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La mémoire, l'oubli, solitude d'Israël

Grand débat du 14 février 2001

par Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy et Benny Lévy

Ci-dessous l'essentiel du débat public qui s'est tenu le 14 février 2001 entre les trois fondateurs de l'Institut d'Etudes Lévinassiennes, Alain Finkielkraut, Benny Lévy et Bernard-Henri Lévy, autour du thème: "La mémoire, l'oubli, solitude d'Israël"[ 1 ]. Evénement exceptionnel, le Débat, qui a fait salle comble, a réuni plus de sept cents personnes dans un grand théâtre de Jérusalem. Les trois intervenants ont observé une règle qu'ils s'étaient fixée, selon laquelle chacun d'entre eux a parlé vingt minutes et posé une question sur chacun des exposés des deux autres participants, après quoi le débat s'est ouvert au public pour des questions.

Benny Lévy

Exposé

Au cœur de l’Europe, cœur brisé d’une civilisation, un événement non humain, non relatif, absolu ; son nom propre : Auschwitz. Auschwitz fut pour ma génération, pour ce que je conviendrai d’appeler le Juif moderne, le nom moderne du mal. L’absoluité de l’événement fit conclure : Auschwitz ou l’allégorie du mal absolu. Et si Auschwitz était l’allégorie du mal absolu, alors le Juif visé par Auschwitz était l’allégorie de l’humanité. Voilà ce que ma génération a pensé. Ce mal absolu n’avait pas de précédent, disions-nous, ni avant, ni après, ni passé ni avenir, instant absolu, mais pour qu’il fût tel, il eût fallu qu’il remontât, cet instant absolu, à un passé absolu, l’expression est d’Emmanuel Lévinas, passé d’avant le souvenir qui lui s’efface, sinon l’instant chasse l’instant. Faute de la passée d’un passé absolu, voilà ce qui se passe aujourd’hui. On a crié dans les rues de Paris et de Strasbourg : « Mort aux Juifs » et la moitié de l’humanité au moins, l’arabe ouvertement, et l’européenne en partie mezza-voce, réclame un Nuremberg pour les « crimes israéliens contre l’humanité ». Constat : ça s’est retourné. De ce constat, deux leçons : le Juif moderne s’est trompé sur l’homme et il s’est trompé sur lui-même. L’homme, je veux dire l’occidental, se trompe sur la mémoire et l’oubli, et le Juif s’est trompé sur sa solitude.

La thèse sur l’homme : pour l’homme – l’homme occidental –, il n’y a pas de passé absolu, ou pour le dire autrement, ce qui est en avant de soi – disons le père – est mort. L’homme occidental, comme vous le savez, c’est dans son excellence l’homme grec et le grec, par excellence, c’est Platon. C’est donc avec lui que je vais faire le parcours pour pointer l’erreur. Dans un dialogue superbe, le Phèdre, Platon se pose la question de la mémoire et de l’oubli, question liée à celle de l’écriture. Platon privilégie, comme le Juif, la parole vivante, la parole qui est assistée par son père, la parole du maître, celle qui sait planter des semences dans l’âme appropriée. Alors qu’en est-il de l’écriture, se demande-t-il ? Dans un très beau passage, il met en scène le dialogue entre l’inventeur de l’écriture et le Roi à qui il propose son invention :

« Voici, ô roi – dit Teûth l’inventeur –, une connaissance qui aura pour effet de rendre les Egyptiens plus instruits et plus capables de se remémorer. Mémoire, aussi bien qu’instruction, ont trouvé leur remède. »

Et le roi de répliquer : 

« Incomparable maître-ès-arts, ô Teûth, autre est l’homme qui est capable de donner le jour à l’institution d’un art, autre celui qui l’est d’apprécier ce que cet art comporte de préjudice ou d’utilité pour les hommes qui devront en faire usage. A cette heure, voici qu’en ta qualité de père des caractères de l’écriture, tu leur as, par complaisance pour eux, attribué tout le contraire de leurs véritables effets, car cette connaissance aura pour résultat chez ceux qui l’auront acquise de rendre leurs âmes oublieuses, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire, mettant en effet leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, non du dedans, et grâce à eux-mêmes qu’ils se remémoreront les choses. Ce n’est donc pas pour la mémoire, c’est pour la remémoration que tu as découvert un remède. »[ 2 ]

L’écriture s’adresse indifféremment à tous les hommes, voilà pourquoi Platon la condamne, alors que la parole du maître s’adresse à l’un en propre, à l’un dans sa singularité, elle éveille l’âme de chacun. Les maîtres d’Israël disent aussi que l’Ecriture s’adresse à tout le monde, l’enseignement dans l’Ecriture, ce qu’on appelle la « Torah shebekhtav », s’adresse à tout le monde, à toutes les nations, à tout homme, indifféremment, elle roule à gauche, à droite, comme dit Platon. Alors où est la différence décisive ? La voici : l’écriture pour le Juif se noue à la parole, la Torah écrite se noue à la Torah orale. Oui Platon avait raison, la parole vivante requiert un maître vivant, un père qui l’assiste. Mais pour ce faire, il faut que le maître comme l’élève voient ensemble une écriture plus haute que tous deux, voient les lettres, lettres qui précèdent et le maître et l’élève, écriture qui précède la création elle-même. Là est le lieu du passé absolu. Hélas, l’écriture est chez Platon le lieu du parricide, le lieu du père mort : voilà ce que signifie la condamnation de l’écriture chez Platon, c’est-à-dire en Occident. Et l’Occident devenu chrétien grâce à Paul confirmera la mort de la lettre, du père, par la décision déterminante : la lettre tue, l’esprit vivifie. La lettre-père-morte, l’histoire de l’Occident se voue dès lors au présent, s’y adonne complètement. Au présent éternel quand il est idéaliste – ce qu’il n’est plus –, ou à l’instant quand il devient moderne. Au présent idéaliste, et c’est la superbe phrase de Plotin : « L’âme bonne est oublieuse puisqu’elle s’adonne à la contemplation du présent éternel ». Ou bien, pour le moderne : nulle jouissance de l’instant présent ne pourrait exister sans faculté d’oubli, « l’oubli, cette force plastique, génératrice, et curative » – j’ai cité Nietzsche. Ce qui est intéressant, c’est d’entendre dans la proposition idéaliste, celle de Plotin, toute la différence avec ce qui s’est joué du côté de la tradition d’Israël. Pour Plotin, l’âme bonne est oublieuse parce qu’elle s’arrache à la matière ; le Juif lui réplique : « vézakharta », « et tu te souviendras », c’est-à-dire tu actualiseras, « ki 'eved haita be-mitsraim », « parce que tu étais esclave", c’est-à-dire embourbé dans la matière, « en Egypte". S’arracher à la matière, c’est zakhor, dit la parole d’Israël ; s’arracher à la matière, c’est devenir une âme oublieuse, dit Plotin. Voilà l’abîme. Autrement dit, telle fut notre erreur, à nous autres Juifs modernes : nous avons pensé prôner la mémoire du mal absolu sur le terreau même de l’Occident – c’est, comme dit Platon : écrire sur l’eau. Dans les termes de Lévinas, c’est oublier la trace, « écriture imprononçable de ce qui toujours déjà passé n’entre dans aucun présent ». Cette erreur sur l’homme conduit à une erreur sur soi. Et voici donc la deuxième thèse.

Nous n’avons pas su entendre, dans les années où j’ai grandi, donc dans les années 60, ce témoin de 1935 ou ce survivant de 1945, Emmanuel Levinas, qui avait nommé justement l’absolu de l’événement. Proposition décisive : « Le recours de l’antisémitisme hitlérien au mythe racial a rappelé au Juif l’irrémissibilité de son être »[ 3 ]. En regard de ce propos, un intellectuel qui n’a absolument rien à voir avec la pensée d’Emmanuel Lévinas mais qui admirablement depuis des années lutte contre le négationnisme, Jean-Claude Milner énonce cette proposition : « J’appelle Juif celui pour qui les chambres à gaz ont été inventées »[ 4 ]. C’est ce qu’il faut comprendre. Voyons de plus près comment l’absolu s’adresse à moi, évidemment en compagnie de Levinas. Commençons par une description :

« Le mal m’atteint comme s’il me cherchait, le mal me frappe comme s’il y avait une visée derrière le mauvais sort qui me poursuit, "comme si quelqu’un s’acharnait contre moi", comme s’il y avait malice, comme s’il y avait quelqu’un. Le mal, de soi, serait un "me viser". Il m’atteindrait dans une blessure où se lève un sens et s’articule un dire reconnaissant ce quelqu’un qui ainsi se révèle. "Pourquoi toi me fais-tu souffrir moi et ne me réserves-tu pas plutôt une béatitude éternelle ?" Dire premier, question première ou lamentation première ou première prière. En tout cas, interpellation d’un Toi et entrevision du Bien derrière le Mal. Première "intentionalité" de la transcendance : quelqu’un me cherche. Un Dieu qui fait mal, mais Dieu comme un Toi. Et, par le mal en moi, mon éveil à moi-même. »[ 5 ]

Le mal le plus simple me vise ; et le mal absolu ? Ici se révèle la solitude d’Israël. Je vais vous lire là, pour illustrer la thèse de la solitude d’Israël, un passage de « Sans nom », le texte qui clôt l'ouvrage de Lévinas Noms propres :

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