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Une gnose à contre-sens :
l’évasion de l’être vers le Dieu étranger de la création
par Jens Mattern
Si les historiens de la gnose débattent pour savoir si, chez les gnostiques, la révélation du Dieu étranger précède l’expérience du monde comme mal radical ou bien si c’est l’inverse, il apparaît clairement que chez Lévinas, c’est l’expérience du mal qui déclenche son mouvement de pensée à la recherche du Bien[ 21 ]. Cette recherche s’amorce effectivement dans ses premiers écrits comme recherche d’une libération du mal d’être, voire comme une tentative d’évasion.
L’évasion de l’être – revendiquée plutôt que proclamée par le titre profondément gnostique du premier essai original de Lévinas en 1935/36 : De l’évasion – est motivée par la position extrême – et sans égale, quant à sa radicalité, dans la tradition de pensée occidentale, si ce n’est, précisément, chez certains penseurs gnostiques –, selon laquelle le mal ne résulte pas d’une limitation de l’être mais c’est l’être même qui est le mal. Il faut ici entendre « être » à partir de la distinction heideggerienne entre être et étant, comme le fait d’être ou l’énergie d’être – ce qui a de lourdes conséquences car le fait d’être, dit Lévinas, est ainsi déjà inscrit dans l’absolu[ 22 ], il « s’affirme sans se référer à rien d’autre »[ 23 ] :
« L’être est : il n’y a rien a ajouter à cette affirmation tant que l’on n’envisage dans un être que son existence. Cette référence à soi-même, c’est précisément ce que l’on dit quand on parle de l’identité de l’être [...] Elle [l’identité] est l’expression de la suffisance du fait d’être dont personne, semble-t-il, ne saurait mettre en doute le caractère absolu et définitif. »[ 24 ]
Si l’être même est le mal, il s’agit donc d’emblée d’un mal absolu : « Ce qui est, est. »[ 25 ] Rien à ajouter – si l’identité de l’être, sa référence à soi-même, qui exprime la suffisance de sa facticité, n’impliquait pas « une espèce de dualité » : l’identité de l’être prend dans l’existence humaine « une forme dramatique. Dans l’identité du moi, l’identité de l’être révèle sa nature d’enchaînement car elle apparaît sous forme de souffrance et elle invite à l’évasion. »[ 26 ] L’évasion de l’être que Lévinas cherche à penser est inhérente au fait même d’exister : l’existence ne cherche rien d’autre – comme Lévinas le montre à travers la description de phénomènes comme la souffrance, le plaisir, la honte ou la nausée – qu’à se fuir elle-même[ 27 ]. Le mal se concrétise alors, dans cette phénoménologie, comme « inamovibilité même de notre présence »[ 28 ] et « le sentiment aigu d’être rivé »[ 29 ], tandis que le plaisir apparaît justement comme une « raréfaction de notre être » où l’être « se sent se vider en quelque sorte de sa substance »[ 30 ] – une raréfaction néanmoins passagère, car l’être aura toujours le dessus : l’existence se donne justement comme emprisonnement ou comme tentative d’évasion nécessairement vouée à l’échec, autrement dit, comme « la fatalité de l’être rivé à lui-même ».[ 31 ]
Pour exprimer ce caractère fatal de l’existence, son « irrémissibilité » et son universalité totalitaire, Lévinas forge la contre-notion d’il y a, la pièce de résistance, selon sa propre interprétation[ 32 ], de ses textes des années quarante :
« Imaginons le retour au néant de toutes choses, êtres et personnes. Allons-nous rencontrer le pur néant ? Il reste après cette destruction imaginaire de toutes choses, non pas quelque chose, mais le fait qu’il y a. L’absence de toutes choses, retourne comme une présence : comme le lieu où tout a sombré, comme une densité d’atmosphère, comme une plénitude du vide ou comme le murmure du silence. Il y a, après cette destruction des choses et des êtres, le ‘champ de forces’ de l’exister, impersonnel. Quelque chose qui n’est ni sujet, ni substantif. Le fait de l’exister qui s’impose, quand il n’y a plus rien. [...] Exister qui retourne quelle que soit la négation par laquelle on l’écarte. Il y a comme l’irrémissibilité de l’exister pur. »[ 33 ]
Le caractère absolu de l’être se montre inébranlable – de même que l’anéantissement de tout étant ne mettrait pas fin à l’exister pur et à son « champ de forces », l’avènement d’un existant qui se pose comme sujet de l’être, c’est-à-dire comme point de départ qui déchire « la trame infinie, sans commencement ni fin, de l’exister » [ 34 ], ne met pas fin à son règne. L’avènement d’un étant existant à partir d’un présent qui interrompt l’anonyme champ de forces de l’il y a – que Lévinas conçoit sous le terme classique de l’hypostase – ne signifie pas pour autant une sortie de l’être et de son identité. Si l’hypostase représente bien une véritable inversion au sein de l’être, qui semble réduire celui-ci à un attribut d’un étant libre, elle implique un retournement dialectique par lequel l’identité de l’être s’affirme dans toute sa force :
« L’exister est maîtrisé par l’existant, identique à lui-même, c’est-à-dire seul. Mais l’identité n’est pas seulement un départ de soi ; elle est aussi un retour à soi. Le présent consiste dans un retour inévitable à lui-même. La rançon de la position d’existant réside dans le fait même qu’il ne peut pas se détacher de soi. [...] L’identité n’est pas une inoffensive relation avec soi, mais un enchaînement à soi [...] »[ 35 ]
Il est impossible d’analyser plus en détail ici comment, selon l’herméneutique de la facticité lévinassienne, l’être tient l’étant « dans ses griffes ». Ce qui est évident, c’est que même la position du sujet « libre » – l’existence à partir du présent, l’existence moderne[ 36 ] – n’arrive pas à rompre les chaînes de l’être : l’hypostase n’accomplit pas ce que l’existence en tant que telle recherche déjà, c’est-à-dire l’évasion de l’être. L’être qui ne se réfère à rien d’autre, l’absolu de l’être, reste fatal non pas seulement pour l’existence directement soumise à son champ de forces – l’existence païenne –, mais également pour la tentative – moderne – de sortir de ce champ en se posant dans la nouveauté d’un point de départ dans le présent du soi.
De fait, c’est l’échec de la pensée moderne qui, concrètement, motive la réflexion lévinassienne sur la facticité de l’être – échec qu’il thématise, entre autres, dans son petit texte « Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme »[ 37 ]. Car c’est précisément au moment où la facticité de l’être réclame son dû contre la position du sujet moderne – soit dans « l’engrenage incompréhensible de l’ordre universel » qui détermine la vie moderne, soit avec le retour du paganisme hitlérien, ou encore dans l’œuvre philosophique de Heidegger – que « [l]’existence temporelle prend la saveur indicible de l’absolu [et que la] vérité élémentaire qu’il y a de l’être – de l’être qui vaut et qui pèse – se révèle dans une profondeur qui mesure sa brutalité et son sérieux. »[ 38 ]
b) L’évasion vers l’autre de l’être : le moment dualiste de la gnose lévinassienne
Après l’échec de l’hypostase, autrement dit après l’échec d’une existence à partir du présent, c’est-à-dire l’existence moderne – où justement l’existence temporelle prend la saveur de l’absolu –, il devient nécessaire de chercher une nouvelle voie pour sortir du champ de forces de l’être. Il est impossible de renoncer à l’évasion – même si elle semble échouer tragiquement, c’est une nécessité existentielle, car l’existence est d’ores et déjà structurée comme évasion de l’horreur de l’être. La grandeur de la pensée moderne consiste précisément en ce qu’elle prend au sérieux la nécessité de sortir de l’être anonyme ; son échec tragique ne contredit pas la vérité profonde de sa visée.
L’échec de l’hypostase motive chez Lévinas le passage d’une pensée qui reste au plan de l’immanence de l’être, d’une pensée du même sans altérité, à une pensée à la recherche d’une altérité de l’être qui ne serait plus, comme le néant, soumise au champ de forces de l’il y a. Au fait absolu de l’être, à l’être dans son identité totalitaire, il oppose une altérité absolue vers laquelle l’évasion se dirige maintenant – et grâce à laquelle l’évasion devient pensable. Autrement dit, Lévinas réagit à l’expérience de l’enchaînement dans le mal de l’être exactement comme les gnostiques, par la projection d’un dualisme métaphysique : l’altérité est ici opposée à l’essence totalitaire de l’être.
Le moment dualiste de sa pensée s’articule à partir de l’hypostase d’un étant qui, malgré son effort pour en sortir, se constitue lui-même comme totalité de l’être – l’identité de l’être retournant ainsi dans l’identité du sujet. La centralisation de l’être anonyme sur un étant maître de son exister – fatale en tant que tentative d’évasion de l’être – devient en fait le fondement de la conception d’une altérité absolue[ 39 ]. Cette altérité présuppose justement l’œuvre identificatrice d’un étant qui se pose comme sujet de l’être car elle est conçue précisément comme ce qui est réfractaire à l’identification, comme ce qui lui échappe ou s’en absout. La rencontre d’une altérité absolue rend possible l’évasion recherchée parce qu’elle éloigne le moi identique et identifiant de lui-même, son identité se trouvant brisée dans cette rencontre. En effet, partant de soi à la rencontre de l’absolu, il ne peut pas, sa « proie » identifiée, rentrer chez soi. Visant une altérité absolue, son mouvement intentionnel se poursuit à l’infini : l’existant se vide de son être sans retomber, comme dans le plaisir, sur lui-même. Cela est évident à l’encontre de la mort, dont Lévinas, pour cette raison, fait son point de départ pour penser la rencontre libératrice avec une altérité absolue. Ce qui est paradigmatique dans la rencontre avec la mort, c’est précisément qu’il s’y agit d’une aliénation radicale de notre être : la rencontre avec une altérité absolue nous permet de nous aliéner de nous-mêmes, c’est-à-dire, au sens de Lévinas, de briser l’enchaînement du moi au soi, de faire éclater l’identité de l’être – l’événement de l’altérité signifiant précisément, pour Lévinas, une telle « aliénation »[ 40 ]. La position dualiste répond donc au besoin de penser une évasion de l’être ; l’altérité, pensée dans cette constellation, ne libère pas notre être – elle nous libère de notre être.
La position dualiste est encore déterminante pour le premier des deux ouvrages majeurs de Lévinas : Totalité et infini. Son titre exprime l’essentiel de la structure métaphysique fondamentale déployée dans ce livre en mettant face à face le royaume du même et celui de l’autre. Jacques Rolland, interprétant le titre par rapport à sa traduction en anglais, souligne fortement l’opposition contenue dans le « et » qui lie ici « totalité » et « infini » :
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