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Une gnose à contre-sens :

l’évasion de l’être vers le Dieu étranger de la création

par Jens Mattern

Résumé – Cet article propose une lecture du mouvement de pensée lévinassien comme « gnose à contre-sens ». Cette lecture se fonde sur d’étonnants parallèles entre le contenu et la structure de la pensée de Lévinas, et ceux de la pensée gnostique. Partant d’une expérience du mal de l’être, ces deux pensées cherchent une évasion grâce à une altérité absolue opposée à l’essence de l’être immanent. Dans les deux cas, cette évasion est conçue sur la base d’un dualisme anthropologique distinguant le moi « psychique », lié à l’essence du monde, du soi « pneumatique » qui, comme autre-dans-le-même, ouvrirait à la révélation du tout-autre. Mais tandis que la gnose classique cherche à sortir du monde créé vers le Dieu inconnu, Lévinas, pensant à partir du monde sécularisé moderne où le Dieu inconnu n’est autre, précisément, que le Dieu créateur, redécouvre avec l’autrement qu’être la pensée de la création – retournement, de l’intérieur, de la gnose en son contraire absolu.

Abstract – This article puts forward a reading of Lévinasian thought as “gnosis in reverse.” This reading is based on astonishing parallels between the content and structure of Levinas’ thought and those of gnostic thought : starting from the experience of the evil of being, these two thoughts seek an escape thanks to an absolute otherness opposed to the essence of immanent being. In both cases, the escape is based on an anthropological dualism, which distinguishes between the “psychic” ego linked to the essence of the world and the “pneumatic” self which, as other-in-the-same, would open to the revelation of the entirely other. But while classical gnosis seeks to leave the created world for the unknown God, Lévinas, thinking on the basis of the modern secularized world where the unknown God is precisely none other than the creator God, rediscovers with otherwise than being, the concept of creation – the inversion from within of gnosis in its absolute opposite.

Dans l’identité du moi, l’identité de l’être révèle sa nature d’enchaînement car elle apparaît sous forme de souffrance et elle invite à l’évasion. Aussi l’évasion est-elle le besoin de sortir de soi-même, c’est-à-dire de briser l’enchaînement le plus radical, le plus irrémissible, le fait que le moi est soi-même.

Il s’agit de sortir de l’être par une nouvelle voie au risque de renverser certaines notions qui au sens commun et à la sagesse des nations semblent les plus évidentes.

Emmanuel Lévinas[ 1 ]

Gnosticism [...] can perhaps be made intelligible as the extreme expression of an experience which is universally human, that is, of a horror of existence and a desire to escape from it.

Eric Voegelin[ 2 ]

Dans son article « D’autrui à l’individu », Jean-Luc Marion soulève la possibilité d’une lecture gnostique de l’œuvre d’Emmanuel Lévinas, lecture qui, d’après lui, pourrait s’appuyer sur la négativité radicale de l’expérience de l’être telle qu’elle s’exprime surtout dans les premiers textes du philosophe. Marion illustre ainsi l’expérience lévinassienne de l’être par une phrase de Le temps et l’autre qui ne saurait être plus univoque : « L’être est le mal, non pas parce que fini, mais parce que sans limite. »[ 3 ] Malgré « la violence de cette formule », Marion rejette aussitôt une telle lecture gnostique de la philosophie lévinassienne, ou plutôt il ne soulève cette possibilité, suggérée par la formule de Etre et temps comme par tant d’autres de la même époque, que pour, précisément, la soustraire « au contre-sens d’une interprétation gnostique »[ 4 ]. Dans la suite de son article, Marion démontre en effet le contre-sens d’une telle interprétation de l’œuvre lévinassienne en soulignant le dépassement du caractère fondamental de l’ontologie opéré par Lévinas à travers la phénoménologie du visage qui, frayant la voie à une pensée de la responsabilité, voire de l’amour, signifierait en même temps un dépassement du mal de l’être.

Je doute cependant que cet argument suffise à ôter tout intérêt à une lecture gnostique de l’œuvre de Lévinas et surtout de son mouvement de pensée. Certes, qualifier Lévinas de gnostique tout court serait extrêmement « désorientant » – surtout dans la perspective de l’aboutissement du mouvement de sa pensée. Cependant, je pense qu’une position gnostique – et sa force critique – est un moment indispensable de sa pensée, même si, ou précisément dans la mesure où, le mouvement de cette pensée dépasse la constellation d’une métaphysique gnostique de l’intérieur.[ 5 ]

C’est à dessein que j’emploie le terme « désorientant » – plutôt qu’« absurde » ou « aberrant » – pour qualifier une interprétation qui ferait de Lévinas un gnostique tout court. En effet, selon moi, une telle interprétation se tromperait essentiellement en ce qui concerne l’orientation du mouvement de pensée caractérisé comme gnostique. J’essayerai ici de montrer qu’une lecture gnostique de l’œuvre lévinassienne ne commettrait pas un contre-sens mais nous permet au contraire de distinguer dans cette œuvre une « gnose à contre-sens », une gnose se mouvant en sens opposé par rapport à la gnose antique. Par « gnose à contre-sens », j’entends dès lors une pensée qui développe – comme la gnose antique – une critique radicale de l’être donné ou de la facticité de l’être – autrement dit, de ce monde-ci – par la projection d’un dualisme métaphysique, tout en menant, à travers ce dualisme, précisément à ce que la gnose antique a rejeté : une pensée de la création, la reconnaissance du Dieu créateur comme principe absolu du monde, voire de l’être en tant que tel. Une « gnose à contre-sens » développe donc son mouvement critique en opposant, en un premier temps « classiquement gnostique », un principe absolu du Bien comme altérité radicale au mal de ce monde – faisant ainsi exploser la totalité du monde en direction d’un dualisme métaphysique –, pour reconnaître, en un deuxième temps, le principe du Bien comme principe même de ce monde-ci. La gnose à contre-sens mène alors systématiquement de la totalité au dualisme pour aboutir finalement à une unité plus élevée : l’unité de la création.

Ce retour du dualisme de structure gnostique à la pensée de la création motive évidemment ma caractérisation de cette figure gnostique comme une gnose se mouvant à contre-sens – je me suis même risqué, dans un récent essai sur la question de la sécularisation, à parler, à propos de la pensée lévinassienne, d’une « gnose juive » [ 6 ]. Quelle pertinence la référence à la « gnose » peut-elle encore avoir si l’on parle précisément d’un mouvement de pensée retournant à une pensée de la création ? Je reviendrai à la fin de cet article sur l’importance que revêt pour moi une telle caractérisation et sur le contexte plus général d’une telle approche. Pour commencer, il s’agit maintenant de préciser ce que j’entends ici sous le terme de gnose, en rappelant quelques caractéristiques de la gnose antique qui autorisent à qualifier le mouvement de pensée lévinassien de gnose, même si, précisément, ce mouvement renverse l’orientation et le sens de la gnose antique.

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1. Emmanuel Lévinas, De l’évasion, Fata Morgana, 1982 (désormais : E), pp. 73 et 99.

2. Eric Voegelin, The New Science of Politics, Chicago : Chicago University Press, 1952, p. 167.

3. E. Lévinas, Le temps et l’autre [1979], P.U.F., 1983 (désormais : TA), p. 29.

4. Jean-Luc Marion, « D’autrui à l’individu », in : E. Lévinas, Positivité et transcendance, suivi de Lévinas et la phénoménologie, sous la direction de J.-L. Marion, P.U.F., 2000, p. 287.

5. La question du dépassement de la gnose est centrale dans l’analyse du rapport entre gnose et temps moderne chez Hans Blumenberg. Je reviendrai sur ce point à la fin de mon article.

6. La recherche d’une gnose juive menée par Gershom Scholem et d’autres ne pourra jamais découvrir que des sources juives de la gnose chrétienne, c’est-à-dire des sources d’une gnose qui s’éloigne essentiellement du judaïsme ou du Dieu créateur même. Une gnose qui serait essentiellement juive ne pourrait être qu’une pensée qui, partant initialement de l’expérience gnostique du mal de l’être, rendrait possible le retour au judaïsme en découvrant précisément le Dieu créateur comme Dieu du salut – la libération du mal de l’être ne devant alors plus se penser sous la figure de l’évasion mais à travers la créaturialité. Il s’ensuit que le lieu spécifique d’une « gnose juive » est la modernité – mode d’existence qui ne connaît pas le passé absolu de la création –, dont elle est la critique la plus profonde. Autrement dit, la « gnose juive » ne signifie rien d’autre qu’une pensée du retour brisant la totalité moderne de l’être immanent. C’est exactement en ce sens que l’on peut dire que la pensée du retour de Lévinas, en tant qu’elle est une gnose à contre-sens, est une « gnose juive ». Voir mon : « Abendländische Wirklichkeit zwischen ‘Vaterschaft’ und ‘Vatermord’ und die anamnetische Frage nach dem Verhältnis von Gnosis und Moderne », in : Einbruch der Wirklichkeit. Die Realität der Moderne zwischen Säkularisierung und Entsäkularisierung, sous la responsabilité de Jens Mattern, Berlin : Verlag Vorwerk 8, 2002, pp. 15-64.

 

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