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L’universel en question

Noahisme et retour à partir des Lectures talmudiques d’Emmanuel Lévinas

par Gilles Hanus

Comment faire dériver cette assomption de la puissance immanente à l’homme des sept commandements – dont nous avons vu que six étaient « négatifs » ?

Disons-le encore autrement : la loi noahique n’a rien à voir avec les droits de l’homme. Elle ne garantit pas – pas même sur un mode déclaratif, performatif ou programmatique – un ensemble de liens avec l’être. A l’inverse, elle est ce qui délie le non-Juif de son être non-juif, en tout cas de ce que cet être a de païen[ 169 ]. Comme le roi David, le guer tochav est « étranger sur la terre », parce qu’il reçoit les mitsvot en tant que mitsvot.

Dans les textes des années 80 consacrés aux Droits de l’homme, Lévinas opère pourtant un glissement du commandement au droit :

« Visage comme mortalité, mortalité de l’autre par-delà son apparaître ; nudité plus nue, si l’on peut dire, que celle que découvre le dévoilement de la vérité : par-delà la visibilité du phénomène, abandon de victime. Mais, dans cette précarité même, le ‘Tu ne tueras point’, qui est aussi le sens du visage ; dans cette droiture de l’exposition, la proclamation – avant tout signe verbal – d’un droit qui d’emblée en appelle à ma responsabilité pour l’autre homme. »[ 170 ]

Droit (de l’autre) et commandement (à moi adressé) sont ici confondus parce que le sensé biblique (ici : « le sens du visage ») est réduit au « Tu ne tueras point ». Lévinas, dans ses Lectures talmudiques, nous avait pourtant mis en garde contre cette réduction de la Torah à ce qu’il appelle son « essence angélique » :

« Tout le monde est sensible au judaïsme ramené à quelques principes ‘spirituels’. Tout le monde est séduit par ce qu’on peut appeler l’essence angélique de la Thora à laquelle se réduisent d’une façon immédiate bien des versets, bien des commandements. Cette ‘intériorisation’ de la Loi enchante notre âme libérale et nous sommes enclins à rejeter ce qui semble résister à la ‘rationalité’ ou à la ‘moralité’ de la Thora. Le judaïsme a toujours été conscient [...] de la présence en lui [...] d’éléments qui ne s’intériorisent pas d’emblée [...] Il y a par conséquent dans la Loi d’Israël des points qui demandent, par-delà l’assentiment à l’esprit général ou ‘profond’ de la Thora, un consentement spécial à des particularités qui passent trop facilement pour être transitoires. »[ 171 ]

Il semble qu’il ait ici oublié son propre avertissement. Ce qui était une mitsva, un commandement qui m’assignait et me contraignait, avant toute assomption, à me reconnaître comme créature, comme fils du père, devient à travers le filtre philosophique affirmation d’un droit – celui de l’autre. Il faut entendre : l’autre homme.

« Le droit de l’homme, absolument et originellement, ne prend sens qu’en autrui, comme droit de l’autre homme. »[ 172 ]

Dans l’amour du prochain, le conatus semble disparaître, puisqu’aimer son prochain c’est « mettre toujours en question [...] sa puissance »[ 173 ]. Mais cet amour qui va jusqu’à la substitution, au sacrifice, ne fait-il pas d’autrui l’Autre par excellence[ 174 ] ? N’y a-t-il pas ici comme un mouvement d’immanentisation de la transcendance elle-même ?[ 175 ] Pourtant Lévinas parle bien, dans ce même texte, d’une « parole de Dieu » qui « doit précéder la Révélation dans les religions positives » [ 176 ]. Confusion, à nouveau : qu’est-elle, cette parole de Dieu ? « Commandement inouï »[ 177 ], ou « proclamation d’un droit » ? Révélation, ou affirmation d’un privilège naturel ? Je suis, certes, toujours second, mais ça n’est plus à présent sur le mode de la filialité, mais sur celui de l’« après-vous » ! Entre la parole de Dieu et la créature (moi) : un homme ! Tout passera à présent par ce tiers, par cet intermédiaire. Le droit, à la place du père, installe mon frère...[ 178 ]

Faire du noahisme le fondement du droit naturel revient à ôter tout sens à la Torah des bnei noah, tout en conservant subrepticement son caractère d’universalité. La raison ou le désir y suffiraient pourtant amplement. Pourquoi, dès lors, maintenir la référence au noahisme après avoir vidé celui-ci de tout contenu propre ? Il faut dire que Lévinas a échoué dans sa tentative de traduction philosophique du noahisme. Il faut prendre acte de cet échec et revenir au noyau que nous avons tenté de dégager en lisant les Lectures talmudiques, retourner à l’essentiel[ 179 ] en-deçà du culturel – c’est-à-dire retrouver l’unité de l’humanité prébabelienne sans le projet de négation de la transcendance. Tel est le sens du noahisme que nous avons aperçu dans les Lectures talmudiques.

Gilles Hanus, directeur des Cahiers d’Études Lévinassiennes, est professeur de philosophie dans l’enseignement secondaire. Il prépare un doctorat sur L'espoir maintenant.

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169. « Le paganisme est une impuissance radicale de sortir du monde », écrivait Lévinas dans « L’actualité de Maimonide », in : Paix et droit, n° 4, 1935.

170. E. Lévinas, « Interdit de la représentation et ‘Droits de l’homme’ », Altérité et transcendance, op. cit., p. 134. Cf. E. Lévinas, « Paix et proximité », Altérité et transcendance, op. cit., p. 147.

171. E. Lévinas, « Le pacte », L’au-delà du verset, op. cit., pp. 97-98.

172. E. Lévinas, « Interdit de la représentation et ‘Droits de l’homme’ », Altérité et transcendance, op. cit., p. 135.

173. E. Lévinas, « Paix et proximité », Altérité et transcendance, op. cit., pp. 147-148. Cf. aussi E. Lévinas, « Transcendance et mal », De Dieu qui vient à l’idée, op. cit., p. 206.

174. L’ambiguïté est déjà présente dans Totalité et infini : « L’absolument Autre, c’est Autrui » (p. 28) ; « l’infini est l’absolument autre » (p. 41) ; « Dieu, c’est l’Autre » (p. 232). Sur la différence entre l’altérité d’autrui et celle de Dieu, voir Jacques Rolland, Parcours de l’autrement, P.U.F., 2000, pp. 111-112.

175. Il n’est pas certain du reste que les Droits de l’homme tolèrent l’asymétrie que Lévinas cherche à établir en m’excluant du droit et en faisant de tout droit le droit de l’autre homme.

176. E. Lévinas, « Interdit de la représentation et ‘Droits de l’homme’ », Altérité et transcendance, op. cit., p. 135.

177. Ibid., p. 136.

178. Cf. supra note 68, la citation de Lévinas tirée d’« Etre juif », in : Cahiers d’Etudes Lévinassiennes, n° 1, 2002, p. 102.

179. Cf. E. Lévinas, qui êtes-vous ?, op. cit., p. 114 : « [...] mauvaise conscience de l’Europe qui est le retour de l’Europe, non vers la Grèce, mais vers la Bible. »

 

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