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L’universel en question

Noahisme et retour à partir des Lectures talmudiques d’Emmanuel Lévinas

par Gilles Hanus

Au Sinaï se joue une toute autre scène : « Nous ferons et nous entendrons », disent les six cent mille Hébreux réunis, là où l’Occidental veut comprendre avant de faire. Renversement total de la perspective : ici la liberté de la pensée est portée par l’accueil ou la réception, ou encore le « consentement antérieur à la liberté et à la non-liberté »[ 117 ] à la Torah révélée.

La conception que l’on se fait de la Révélation rejaillit sur la manière dont on conçoit la liberté humaine. Liberté de la pensée d’abord, qui est l’essence de l’Occident, comme le rappelle Lévinas dans « Le cas Spinoza » : « Occident signifie liberté de l’esprit. »[ 118 ] Liberté sans limite, totalement autonome, puisque provenant d’elle-même et y revenant. Sans limite encore au sens où elle doit être à même de tout penser, d’embrasser la totalité du réel et du possible.

Cette liberté de la pensée, cette modalité de la pensée qui pense tout va de pair avec une pratique existentielle, un mode de vie que Lévinas décrit comme « une espèce d’irresponsabilité à l’égard du Tout »[ 119 ]. En effet, pouvant tout penser, sommée de tout penser avant de s’engager dans l’existence – c’est pourquoi les Nations auxquelles la Torah fut proposée l’ont refusée d’après le Talmud –, la conscience européenne, qui explore toutes les voies, ne cesse de se dégager de ce qu’elle explore. Elle se laisse tenter par tout mais s’exclut de ce qui la tente. C’est cette manière d’y être sans y être vraiment qui fascine la conscience européenne :

« Parcourir le tout, toucher le fond de l’être, c’est réveiller l’équivoque qui s’y pelotonne. Mais la tentation ne rend rien irréparable. Le mal qui achève le tout menace de tout démolir, mais le moi tenté est encore dehors. Il peut écouter le chant des sirènes sans compromettre le retour dans son île. Il peut frôler, il peut connaître le mal, sans y succomber, l’éprouver sans l’éprouver, en faire l’essai sans le vivre, s’aventurer en sécurité. Ce qui tente, c’est cette pureté au sein de l’universelle compromission, ou cette compromission qui vous laisse pur. »[ 120 ]

Équivoque fondamentale de l’Europe, dont le lien avec le christianisme – religion de « la tentation de la tentation » – est patent et essentiel, comme le souligne Lévinas. Y être sans en être – voici la maxime de l’homme moderne, cultivé.[ 121 ]

Le Juif, lui, est confronté à « l’irrémissibilité de son être »[ 122 ], selon le verset du chapitre XIX de l’Exode : au Sinaï, les fils d’Israël se trouvaient sous la montagne retournée, prête à les enterrer sur place. La pensée et la vie juive commencent dans ce qui semble être une contrainte – la montagne renversée sur eux : « Si vous acceptez la Thora, tant mieux ; sinon, ce sera ici votre tombeau. » [ 123 ] Le geste par lequel Israël accepte la Torah « consiste, écrit Lévinas, à surmonter la tentation du mal en évitant la tentation de la tentation. » [ 124 ] L’accueil de la Révélation ouvre une subjectivité « agrippée à l’absolu »[ 125 ] et libre en ce sens. La Révélation fonde ici la pensée, elle la suscite sous la forme de l’étude – et c’est justement ce qui est incompréhensible pour l’Occidental, comme en témoigne le passage final de l’extrait talmudique choisi par Lévinas, dans lequel un Saducéen[ 126 ] s’étonne – le mot est faible – devant Raba, « enfoncé dans son étude qui tenait ses doigts sous le pied si fort que le sang en jaillit ». Cette incompréhension témoigne d’un discord, ou d’une guerre métaphysique entre celui pour qui « la Bible est essentielle à la pensée »[ 127 ] et celui qui juge qu’elle n’est que culturelle.

La guerre au lieu de l’accord ! « [...] maudit soit celui qui enseigne à son fils la sagesse grecque ! »[ 128 ] Cette dernière est entendue comme « arme de ruse et de domination », « flatterie », « sagesse purement humaine » capable « de s’invertir en mensonge et en idéologie »[ 129 ]. La civilisation européenne perd ici son essentialité pour être ravalée au rang de moyen : celui qui, comme Rabban Gamliel, côtoie le pouvoir politique y a accès. Elle s’avère encore « nécessaire » « aux heures du flottement »[ 130 ], c’est-à-dire aux heures où le rapport à la Torah – « [...] qui est l’ordre du non-équivoque »[ 131 ] – s’estompe, comme par exemple dans l’assimilation. Faut-il alors distinguer langue et sagesse grecques, et isoler la recherche opiniâtre du sens et de l’intelligibilité qui, dès lors, rapprocherait les pensées grecque et talmudique ? Les indications de Lévinas, qui ne cesse de rabattre la langue grecque sur la langue universitaire, sont plutôt minces sur ce point, bien qu’il mentionne la distinction talmudique[ 132 ]. Que penser lorsqu’on lit sous sa plume :

« De même, les sages du Talmud, si sévères pour les cultes idolâtres, admirent la sagesse grecque »[ 133 ] ?

Essayons d’y voir clair. L’antagonisme des deux positions métaphysiques est patent. Mais Lévinas, qui s’efforce d’être occidental comme Bachelard s’efforçait d’être rationaliste[ 134 ], veut penser l’accord. La figure d’un « accord malgré la guerre » ne lui est pas inconnue : il souligne à plusieurs reprises dans les Lectures talmudiques Par exemple, E. Lévinas, Nouvelles lectures talmudiques, op. cit., p. 54. que la controverse entre tanaïm ou entre amoraïm reçoit le nom de « guerre entre les sages » et que ce combat d’explicitation n’interdit pas l’accord sur la règle à suivre. Une telle figure est-elle transposable entre la pensée talmudique et la philosophie, entre Israël et l’Europe ?

La réponse à cette question tient dans l’usage que Lévinas fait du noahisme dans le texte où il explicite cette notion : « La laïcité et la pensée d’Israël »[ 136 ]. Il s’y agit de mettre en lumière la convergence du judaïsme avec un aspect essentiel du monde moderne-occidental, qui est la laïcité [ 137 ]. Les retrouvailles [ 138 ] d’Israël et de l’Europe sont rendues possibles par la « prépondérance de la morale sur le sacerdotal », caractéristique du judaïsme. On devine déjà le rôle attribué au ben noah dans ces retrouvailles, si l’on se souvient de sa définition par la pratique de la morale[ 139 ]. Le statut d’Israël dans ce texte est étrange : séparé[ 140 ] mais préfigurant la « société universelle » [ 141 ]. Lévinas ne cède-t-il pas ici au travers qu’il a lui-même dénoncé maintes fois ?[ 142 ]

La laïcité, bien que préfigurée dans la sagesse antique du Talmud, est essentielle à l’Europe. Elle est donc moderne dans sa concrétude – c’est-à-dire dans son existence sous forme d’institutions. Qu’est-ce au fond que la modernité ? L’oubli du Talmud.[ 143 ]

« Le commencement du judaïsme moderne coïncide peut-être avec la tentation de lire la Bible en partant de la philologie ou de l’expérience de la terre palestinienne et avec l’abandon des repères talmudiques. »[ 144 ]

On comprend alors mieux la définition de l’Europe. La Bible et les Grecs signifie : la Bible sans le Talmud. D’où la « nécessité de l’héritage grec »[ 145 ]. On conçoit que Lévinas ait du mal à consentir à un tel sacrifice ! Il s’efforce alors de maintenir le souvenir du Talmud dans l’espace laïque, suivant en cela les traces des penseurs du droit naturel Mouvement similaire chez H. Cohen, cf. Religion de la raison, op. cit., p. 177 : « Le noachide n’est donc pas un croyant, et cependant c’est un citoyen dans la mesure où il est résident étranger. Il est le précurseur du droit naturel pour ce qui est de l’état et de la liberté confessionnelle. » :

« Les théoriciens non juifs du droit naturel, précurseurs de la société moderne, connaissaient d’ailleurs la façon dont l’idée d’étranger s’épanouit en idée de noachide et de ‘juste parmi les gentils’ et l’importance de ce mouvement de pensée pour la constitution de l’idée du droit naturel. John Selden (1584-1654), le grand érudit du XVIIe siècle anglais, et l’un des théoriciens du droit naturel, le fonde sur la loi hébraïque, notamment dans son De jure naturali et gentium juxta disciplinam Ebraeorum. Hugo Grotius, fondateur de la théorie du droit des gens, loue expressément l’institution de noachide. »[ 147 ]

La tentation est grande, pour la pensée philosophique qui recherche partout le même et aspire à englober le tout – « Universalisme ou impérialisme ! »[ 148 ] –, de considérer le ben noah comme la charnière permettant d’articuler le judaïsme et la modernité européenne. Lévinas, on vient de le voir, n’échappe pas toujours à cette tentation. Ce faisant, il réduit la Torah des bnei noah à un ensemble de principes universels certes présents dans le judaïsme mais retrouvés par d’autres chemins et sous d’autres modalités par d’autres sagesses. La mention même du noahisme devient dès lors totalement superflue et ne se maintient plus qu’à titre de référence culturelle. La sagesse grecque, en ce point, rend inessentielle la pensée talmudique.

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117. Ibid., p. 82.

118. E. Lévinas, Difficile liberté, op. cit., p. 153.

119. E. Lévinas, « La tentation de la tentation », Quatre lectures talmudiques, op. cit., p. 78.

120. Ibid., pp. 73-74. La référence à L’Odyssée témoigne du fond grec de l’Europe.

121. Ibid., p. 76 : « Courage dans la sécurité, solide assiette de notre vieille Europe », et voir la définition de la culture dans E. Lévinas, Humanisme de l’autre homme, op. cit., p. 20. Voir aussi « Détermination philosophique de l’idée de culture », Entre-nous, op. cit., pp. 185-194, où Lévinas signale que dans la « philosophie occidentale » de « l’Occident gréco-romain », la culture est négation de toute transcendance – d’où la possibilité et l’efficacité de son universalisation : « Culture comme pensée de l’égal », p. 187.

122. E. Lévinas, « Etre juif », in : Cahiers d’Etudes Lévinassiennes, n° 1, 2002, p. 103.

123. Extrait du traité talmudique Chabbat, cité par Lévinas au début de « La tentation de la tentation », Quatre lectures talmudiques, op. cit., p. 67.

124. Ibid., pp. 90-91.

125. Ibid., p. 104.

126. « [...] le saduccéen est un Européen » (Ibid., p. 101).

127. E. Lévinas, qui êtes-vous ?, op. cit., p. 113.

128. Traité Sota, 49b. Cité par Lévinas dans « Modèle de l’Occident », L’au-delà du verset, op. cit., p. 44.

129. E. Lévinas, « Modèle de l’Occident », L’au-delà du verset, op. cit., respectivement pp. 44, 43 et 44 à nouveau.

130. Ibid., p. 42.

131. E. Lévinas, « Qui est soi-même ? », Nouvelles lectures talmudiques, op. cit., p. 88.

132. Ibid. et E. Lévinas, Transcendance et intelligibilité, op. cit., p. 43 et s.

133. E. Lévinas, « La laïcité et la pensée d’Israël », Les imprévus de l’histoire, op. cit., p. 189.

134. Cette formule intéressante se retrouve, à ma connaissance, dans deux textes de Lévinas de la même période : « Judaïsme et altruisme », in : Cahiers d’Etudes Lévinassiennes, n° 2, 2003, p. 200 : « En réfléchissant maintenant comme Occidental que j’essaye d’être (comme Gaston Bachelard essaye d’être rationaliste) [...] », et « La tentation de la tentation », Quatre lectures talmudiques, op. cit., p. 71 : « Sur ce point, nous autres juifs, nous essayons tous d’être occidentaux comme Gaston Bachelard essayait d’être rationaliste. »

136. E. Lévinas, Les imprévus de l’histoire, op. cit., pp. 177-196.

137. Ibid., p. 177.

138. Ibid., p. 182 : « [...] la religion rejoint l’idéal de la laïcité » (nous soulignons).

139. Cf. supra, la note 35 et le texte auquel elle renvoie.

140. E. Lévinas, « La laïcité et la pensée d’Israël », Les imprévus de l’histoire, op. cit., p. 184 : « Israël n’intègre pas le monde ».

141. Ibid.

142. Cf. supra, note 21.

143. Voici ce que dit Lévinas de l’enseignement biblique qu’il a reçu pendant sa jeunesse en réponse à une question de F. Poirié : « Dès l’âge de six ans je recevais régulièrement des cours d’hébreu mais déjà dans une ‘chrestomathie’ comme pour une langue moderne : l’hébreu qui se croyait libéré de l’‘empire’ des textes religieux ; l’hébreu moderne, le même que l’hébreu biblique mais présenté dans un livre avec des images [...] je connaissais déjà la Bible enseignée depuis Kovno : textes hébraïques que je savais traduire, textes enseignés sans les fameux commentaires qui, plus tard, me paraissent être l’essentiel. Silence sur les merveilleux commentaires rabbiniques, c’était là encore un hommage à la modernité. » (nous soulignons)

144. E. Lévinas, « La laïcité et la pensée d’Israël », Les imprévus de l’histoire, op. cit., note 2, p. 194 (Lévinas souligne).

145. E. Lévinas, « Paix et proximité », Altérité et transcendance, op. cit., p. 148 : « Ce qui est extrêmement important pour le sens même de l’Europe : son héritage biblique implique la nécessité de l’héritage grec. »

147. E. Lévinas, « La laïcité et la pensée d’Israël », Les imprévus de l’histoire, op. cit., p. 188. Au texte de J. Selden, cité par Lévinas comme il l’était déjà par H. Cohen (cf. Religion de la raison tirée des sources du judaïsme, op. cit., p. 177), il faut ajouter le De Synedriis et praefectorum Iuridicis veterum Ebraeorum, Londres, 1650, dont les chapitres II et III sont consacrés au noahisme comme fondement du droit naturel.

148. E. Lévinas, « Paix et proximité », Altérité et transcendance, op. cit., p. 140.

 

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