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L’universel en question

Noahisme et retour à partir des Lectures talmudiques d’Emmanuel Lévinas

par Gilles Hanus

Résumé – La notion d’universalité pose problème dans le texte de Lévinas : les Lectures talmudiques dessinent en pointillés une notion d’universalité étroitement intriquée à la particularité d’Israël, défini par l’étude de la Torah. Cette particularité est accessible à tout homme en tant que « Fils de Noé » – la notion, dans le Talmud, désigne l’humanité non-juive soumise néanmoins à sept commandements divins. Le non-Juif peut donc, en un sens, « résider en Israël », ce qui implique un rapport modifié au Livre, à sa propre créaturialité et aux Nations (ici plus particulièrement à l’Europe). Retour à la lecture ! Retour à la filialité et à la fraternité ! Exil hors des Nations !

Cette conception de l’universalité est cependant contredite par un texte – qui n’est pas une lecture talmudique mais dont les nombreuses notes renvoient quasiment toutes au Talmud – dans lequel Lévinas présente, cette fois de façon explicite, le noahisme, en le rabattant, en un geste que l’on peut qualifier de philosophique, sur la notion de droit naturel, et en retrouvant de ce fait l’universel englobant. Cette contradiction permet à celui qui refuse de renoncer à l’originalité de l’universalité de rayonnement de définir la modernité comme le lieu d’une ambiguïté qu’il est nécessaire de quitter pour faire retour à l’essentiel.

Abstract – The concept of universality presents a problem in the work of Lévinas : the Talmudic Readings infer a concept of universality deeply connected to the particularity of Israel as defined through the study of the Torah. This particularity is accessible to all men as the “Sons of Noah” – this notion, in the Talmud, refers to non-Jews who are nonetheless obliged to keep the seven divine commandments. A non-Jew can therefore, in a sense, “reside in Israel,” which implies a modified relationship with the Book, with his own creatural essence and with the Nations of the world (here, in particular, with Europe). A return to reading ! A return to filial devotion and to fraternity ! Exile from the Nations !

This concept of universality, however, is contradicted in another text – which is not a Talmudic reading but where the copious references refer almost entirely to the Talmud – in which Lévinas presents, explicitly this time, Noahism as based on the notion of natural right, thus leading to an all-embracing universality. This contradiction enables those who refuse to renounce the originality of a radiant universality to define modernity as a locus of ambiguity, which one must leave in order to return to what is essential.

A qui s’adressent les Lectures talmudiques ? Lévinas répond : à celui qui, tout en restant en « dehors »[ 1 ] de la Tradition, tient pour essentielle la pensée juive – « au-delà de l’universalité »[ 2 ]. C’est-à-dire à des Juifs non talmudistes, qui n’ont cependant pas cessé d’être intéressés par les « études juives » et qui, même s’ils n’étudient pas assidûment les textes, les considèrent comme la substance du judaïsme et, partant, comme leur « propre substance »[ 3 ] – c’est-à-dire encore à des Juifs susceptibles de retour.[ 4 ]

Particularisme ? Oui, si l’on n’entend pas par là la revendication d’un quelconque « atavisme »[ 5 ], mais, comme Rabbi Haïm de Volozine dans son Nefesh Hahayyim, pensée, sous la « catégorie d’Israël », de « l’humain en tant qu’humain »[ 6 ]. Le particularisme est aussi une pensée de l’universel :

« Cette ‘position à part des nations’ – dont parle le Pentateuque – est réalisée dans le concept d’Israël et de son particularisme. Il s’agit d’un particularisme qui conditionne l’universalité. » [ 7 ]

« Tous les hommes sont d’Israël. »[ 8 ] On comprend ainsi que, selon l’avant-propos à Difficile liberté, « se retrouver juif après les massacres nazis, signifiait donc prendre à nouveau position à l’égard du christianisme sur un autre plan encore que celui où se plaça souverainement Jules Isaac »[ 9 ], notamment sur cette question de l’universel. Qu’est-ce qui conditionne l’appartenance à Israël ? « Le respect de la Thora »[ 10 ]. Si donc tout homme est d’Israël, quel est le rapport à la Thora déterminé, pour le non-Juif, par l’étude juive des Textes ? Lévinas lui-même distingue deux conceptions de l’universalité : l’une procède par englobement, elle cherche à tout intégrer, l’autre par rayonnement[ 11 ]. Penser la « vraie universalité – la non-catholique »[ 12 ] – implique un triple décrochement : vis-à-vis du christianisme (ce qu’annonçait déjà l’avant-propos cité plus haut), vis-à-vis de la « vision politique du monde »[ 13 ] et, enfin, vis-à-vis de la philosophie elle-même :

« [...] l’universalité de l’avènement messianique [...] ne se confond pas avec l’universalité que l’on pourrait appeler catholique, que recherche la vie politique et que formule Aristote. » [ 14 ]

Les trois « objets » distingués ci-dessus ne sont pas séparés mais forment un complexe d’éléments intimement intriqués : religion du Dieu-homme, puissance de l’Etat et ontologie :

« [...] il y a une affinité entre toutes les manifestations non-religieuses de ce monde, et une affinité entre elles et le christianisme qui demeure leur religion. »[ 15 ]

Toute universalité n’est pas catholique. Pourtant la position à la limite – hors du judaïsme mais orientée vers lui – concerne également les non-Juifs lecteurs des Lectures talmudiques. Lévinas ne déclare-t-il pas :

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1. Emmanuel Lévinas, Du sacré au saint, Minuit, 1977, p. 9.

2. Ibid., p. 47.

3. E. Lévinas. Qui êtes-vous ?, Entretiens avec F. Poirié, La Découverte, 1987, p. 80. Voir aussi, parmi tant d’autres textes, E. Lévinas, Difficile liberté. Essais sur le judaïsme [1963], rééd. Le Livre de Poche, 1997, p. 90 : « La connaissance traditionnelle des textes talmudiques, dans toute leur ampleur, ne satisferait certes pas par elle-même un penseur occidental. Cette connaissance est cependant la condition nécessaire de la pensée juive » (nous soulignons).

4. Voir, à propos du retour aux sources juives, l’avant-propos à Difficile liberté, op. cit., et « Sans nom », Noms propres [1976], rééd. Le Livre de Poche, 1987, p. 144. Voir encore, dans Difficile liberté, « Education et prière », p. 377, ainsi que « Etat d’Israël et religion d’Israël », p. 308. Également E. Lévinas, « Un langage pour nous familier », Les imprévus de l’histoire, Fata Morgana, 1994, p. 150.

5. Cf. E. Lévinas, « Israël et l’universalisme », Difficile liberté, op. cit. : « Nous ne pouvons pas admettre que le message juif essentiel se conserve dans le sang et se transmette par les voies obscures de l’atavisme » (p. 246).

6. E. Lévinas, A l’heure des nations, Minuit, 1988, p. 143. Cf. aussi E. Lévinas, « ‘A l’image de Dieu’ d’après Rabbi Haim Voloziner », L’au-delà du verset, Minuit, 1982, p. 190, note 5.

7. E. Lévinas, Difficile liberté, op. cit., p. 39 (nous soulignons). Sur le lien entre universalité et particularisme, voir aussi « Une religion d’adultes », Ibid., p. 27. Cf. encore Ibid., p. 121. Voir aussi Elie Benamozegh, Israël et l’humanité, Albin Michel, 1961, p. 105.

8. E. Lévinas, Du sacré au saint, op. cit., p. 171.

9. E. Lévinas, Difficile liberté, op. cit., p. 9.

10. E. Lévinas, A l’heure des nations, op. cit., p. 73.

11. Cf. E. Lévinas, « En exclusivité », Difficile liberté, op. cit., p. 335, où Lévinas distingue ces deux types d’universalité.

12. E. Lévinas, Difficile liberté, op. cit., p. 136.

13. J’emprunte l’expression à Benny Lévy, Le meurtre du Pasteur. Critique de la vision politique du monde, Verdier-Grasset, 2002. Voir E. Lévinas, « Principes et Visages », Les imprévus de l’histoire, op. cit., p. 169 : « N’y a-t-il d’universalité autre que celle de l’Etat et de liberté autre qu’objective ? Réflexions difficiles car elles doivent mener plus loin qu’on ne le croit. Bien au-delà de Marx et de Hegel. Elles amènent peut-être à mettre en question les bases les plus profondes de la métaphysique occidentale » (Lévinas souligne la première phrase, je souligne la dernière).

14. E. Lévinas, Difficile liberté, op. cit., p. 135.

15. E. Lévinas, « Etre juif » (paru initialement dans Confluences, 7, 1947, n° 15-17, pp. 253-264), in : Cahiers d’Etudes Lévinassiennes, n° 1, 2002, p. 101. Sur ce point, voir B. Lévy, Visage continu, Verdier, 1998, p. 121 : « [...] la fermeture idolâtrique-athée de la philosophie occidentale que l’on peut désigner sous le nom de ‘vision politique du monde’, ou de sagesse de la ruse et de la trahison ».

 

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