Séminaire (Partie 1)
Le jeune Lévinas et la phénoménologie
Archives 2000-2001
Par Robert Legros

Partie 1
INTRODUCTION
Le séminaire porte sur le rapport du jeune Lévinas à la phénoménologie. Il s’agira essentiellement d’étudier l’interprétation de Husserl proposée par Lévinas dans sa thèse de 1930, publiée sous le titre Théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl (Félix Alcan, 1930, Vrin, 1989). Cependant, comme on le verra, le rapport de Lévinas à Husserl est indissociable de son rapport à Heidegger.
Quelques mots sur la biographie du jeune Lévinas.
Naissance en 1906, en Lituanie, à Kovno. Études secondaires
commencées en Lituanie.
1914 : la famille de Lévinas émigre en Russie, à
Kharkov (Ukraine). Lévinas poursuit ses études secondaires
en Russie. Langues d’origine : russe, hébreu et allemand.
1923 : inscription à l’Université de Strasbourg.
Apprend le latin en 1927.
« Éblouissement bergsonien »
Gabrielle Peiffer lui conseille de lire Husserl. Lecture des Recherches
logiques (1901) de Husserl.
Séjour à Fribourg, pendant le semestre d’été
1928 et le semestre d’hiver 1928-1929, en vue d’une thèse,
qui sera soutenue à Strasbourg.
Il y suit les cours et les séminaires de Husserl, puis de Heidegger
Husserl tient son dernier cours durant l’hiver 1928-1929.
Heidegger succède à Husserl en septembre 1928. (Il enseignait
à Marburg depuis 1922)
En 1929 :
- les 23 et 25 février, assiste aux « conférences
de Paris », données par Husserl à la Sorbonne, dans
l’amphithéâtre Descartes. A. Koyré et J. Cavaillès
y assistent aussi.
- du 8 au 12 mars, les « conférences de Paris » sont
« prolongées » par les « entretiens privés
de Strasbourg ».
- du 17 mars au 16 avril : les « rencontres franco-allemandes »
de Davos, avec le débat Heidegger Cassirer. Lévinas est
l’un des deux étudiants envoyés à Davos par
l’Université de Strasbourg. Il y est envoyé sous la
recommandation de Heidegger. Dans le débat Heidegger Cassirer,
il prend parti pour Heidegger.
Entre les premiers travaux et la pensée de la maturité,
le rapport de Lévinas à la phénoménologie
connaît une sorte de renversement : tandis que le jeune Lévinas
est heideggérien (du moins dans une certaine mesure, que nous tenterons
de préciser), l’œuvre de la maturité, en revanche,
s’oppose explicitement et radicalement à la phénoménologie
heideggérienne, accusée dans Totalité et infini de
constituer une « philosophie du pouvoir » et « de l’injustice
» (I, A, 4).
Toutefois, en dépit du renversement de la position à l’égard de Heidegger, le rapport de Lévinas à la phénoménologie, depuis la thèse de 1930 sur Husserl jusqu’aux derniers travaux, laisse apparaître quelques constantes.
- Lévinas a toujours considéré que la phénoménologie de Husserl « conduit » à la phénoménologie heideggérienne, ou que celle-ci « prolonge » celle-là.
La thèse de la continuité s’affirme tout au long de la thèse de 1930, mais elle est reprise par la suite. Par ex., dans l’article intitulé « La ruine de la représentation » (1959), écrit en hommage à Husserl, Lévinas écrira : « La phénoménologie, c’est l’intentionalité ». Entendons : la phénoménologie de Husserl, mais aussi celle de Heidegger, c’est l’intentionalité. Lévinas soutient que l’intentionalité caractérise toute la phénoménologie car il pense que l’intentionalité de Husserl « pensée jusqu’au bout », c’est l’être-au-monde de Heidegger. Aussi ne saurait-il être question de prétendre expliciter l’interprétation lévinassienne de Husserl, qu’il s’agisse du premier Lévinas, ou du Lévinas de Totalité et infini, ou du Lévinas d’Autrement qu’être, sans entrer dans l’interprétation lévinassienne de Heidegger. Tandis que le premier Lévinas décèle dans l’intentionalité husserlienne l’anticipation de l’In-der-Welt-sein heideggérien, et par là même l’anticipation d’une présence auprès des choses qui exprime une authentique transcendance, le second Lévinas, en revanche, considère que la transcendance du Dasein, attestée par ce que Heidegger appelle le souci (die Sorge), n’est pas moins égocentrique — et par là même fait tout aussi peu droit à l’altérité — que l’intentionalité de la conscience intentionnelle, du moins dans la mesure où celle-ci est « objectivante », vise un objet ou un état-de-choses. Mais que Lévinas découvre dans l’intentionalité husserlienne le commencement du dépassement heideggérien de l’intellectualisme, ou dans la notion heideggérienne de l’être-au-monde le prolongement d’une égologie affirmée de Descartes à Husserl, dans un cas comme dans l’autre, l’interprétation lévinassienne cherche à faire ressortir une continuité fondamentale de Husserl à Heidegger.
- Lévinas s’est toujours considéré comme un phénoménologue.
Il est vrai qu’il semble quelquefois exprimer une critique générale de « la », phénoménologie, prendre une distance par rapport à celle-ci au nom d’une pensée « métaphysique ». Mais la « métaphysique » dont il se réclame n’est pas opposée à une pensée phénoménologique, si opposées qu’elles soient à la philosophie husserlienne. La préface à l’édition allemande de Totalité et infini, écrite en janvier 1987, en témoigne. Elle commence en effet par cette phrase :
« Ce livre se veut et se sent d’inspiration phénoménologique ».
- Depuis ses premiers travaux jusqu’à ses derniers écrits, Lévinas a toujours estimé que la pensée de Husserl se caractérise par une ambiguïté fondamentale.
D’une part, Lévinas a toujours reconnu que la philosophie
husserlienne cède à un certain intellectualisme, privilégie
le rapport théorique au monde, rabat l’intentionalité
sur la représentation. D’autre part, il s’est toujours
appliqué à montrer qu’elle est amenée à
penser une intentionalité délivrée de la représentation,
de la relation figée entre un sujet et un objet, et par là
même q’elle conduit à une véritable phénoménologie
du sensible, à une pensée du moi comme ouverture à
l’autre que soi.
« La phénoménologie, c’est l’intentionalité
», écrivait Lévinas en 1959. Mais l’intentionalité
telle qu’elle est comprise par Husserl est, aux yeux de Lévinas,
fondamentalement ambiguë. Dans « Intentionalité et métaphysique
», un article paru la même année que « La ruine
de l’interprétation » (1959), Lévinas écrit
:
« L’intentionalité comme acte et transitivité, comme union de l’âme avec le corps, c’est-à-dire comme inégalité entre moi et l’autre, signifie le dépassement radical de l’intentionalité objectivante dont vit l’idéalisme » (EDE, p. 143)
Remarque générale sur l’interprétation lévinassienne de la phénoménologie à partir des années cinquante
A titre d’introduction à notre examen du premier Lévinas, du premier rapport de Lévinas à la phénoménologie, on peut caractériser de manière générale le rapport du second Lévinas à la phénoménologie en faisant observer que l’interprétation lévinassienne de la phénoménologie présente, dès les années cinquante, un double paradoxe.
Premier paradoxe.
On sait que dans SuZ Heidegger renonce à désigner l’homme
par les termes de « conscience » ou de « sujet »,
et qu’il le baptise du nom intraduisible de Dasein. L’ essence
de l’homme en tant que Dasein ne réside nullement dans la
« conscience » ou la « subjectivité » mais
dans l’existence. L’homme compris comme existence, comme Dasein,
est opposé à l’homme compris comme sujet ou conscience
car l’existence au sens que Heidegger confère à ce
terme désigne une ouverture à, le fait d’être
hors de soi, d’avoir une structure « ekstatique », alors
que l’homme compris par la philosophie moderne (et Husserl) comme
« conscience » ou « sujet » se caractérise
pour Heidegger par le fait d’être fermé sur soi : prétendre
que l’homme est « sujet » ou « conscience »,
c’est nécessairement le comprendre, d’après
Heidegger, comme un être clos sur lui-même. Or, quand Lévinas
s’oppose à « la » phénoménologie
(husserlienne et heideggérienne), par ex. dans Totalité
et infini, il semble « répéter » la critique
adressée par Heidegger à la philosophie moderne de l'homme
comme sujet. Non moins que la conscience telle qu’elle est comprise
par Husserl, le Dasein lui-même, soutient Lévinas, est finalement
un sujet clos sur lui-même.
Dans « La philosophie et l’idée de l’infini »(1957),
Lévinas écrit :
« Le Dasein que Heidegger met à la place de l’âme, de la conscience, du Moi, conserve la structure du Même » (EDE, p. 169).
Dans diachronie et représentation » (1985), il écrit :
« Dans la pensée entendue comme vision, connaissance et intentionnalité, l’intelligibilité signifie donc la réduction de l’Autre au Même, la synchronie comme être dans son rassemblement égologique. Dans le connu, s’exprime (…) l’égologie de la présence affirmée de Descartes à Husserl ; et jusqu’à Heidegger où, au paragraphe 9 de Sein und Zeit, l’“à-être” du Dasein est la source de la Jemeinigkeit et dès lors du Moi ». (Entre nous, p. 167)
Lévinas resterait-il heideggérien dans sa critique du sujet comme sujet clos sur lui-même, alors même qu’il rejette toute la philosophie heideggérienne en tant qu’elle serait enfermée dans la tradition du Même ?
Assurément non, car la critique lévinassienne du sujet comme conscience fermée sur elle même en appelle à une véritable subjectivité, ne rejette nullement la conception de l’homme comme sujet. Dans la Préface de Totalité et infini, Lévinas écrit : « Ce livre se présente donc comme une défense de la subjectivité ». Tel est le paradoxe : il semble plus heideggérien que Heidegger (puisqu’il dénonce le Dasein lui-même comme subjectivité encore enfermée en elle-même), mais sans renoncer à l’idée de l’homme comme sujet (puisqu’il prétend que l’homme advient comme véritable subjectivité par son ouverture à l’Autre).
Second paradoxe.
La phénoménologie est accusée de s’inscrire dans la « tradition du Même ». Cependant elle a pu aussi, dans quelques analyses concrètes, penser la relation du Même à l’Autre, et ainsi se soustraire à la pensée de l’homme comme sujet clos sur lui-même. Toutefois, et c’est en ce point que réside le paradoxe, ce n’est pas Heidegger qui est explicitement crédité d’avoir rompu par quelques analyses concrètes avec « l’impérialisme du Même », mais Husserl. C’est la phénoménologie de Husserl qui, à différentes reprises, est louée d’avoir ouvert les voies d’une remise en question d’une philosophie de l’homme comme « sujet » ou « conscience » ; autrement dit, c’est dans la phénoménologie de Husserl, mais non pas dans celle de Heidegger, que Lévinas, à différentes reprises, se plaît à faire ressortir, sous les apparences d’une philosophie inscrite dans la tradition du Même, une « ruine de la représentation ».
Remarque générale sur l’interprétation de la phénoménologie par le jeune Lévinas
Les premières études de Lévinas sur Husserl et Heidegger
sont également traversées par un paradoxe.
Comme on le verra, le jeune Lévinas lit Husserl dans une perspective
heideggérienne. Après « l’éblouissement
bergsonien », puis l’enthousiasme à la lecture de Husserl,
le jeune Lévinas découvre Heidegger avec le sentiment que
la philosophie de l’existence « va plus loin » que Husserl.
Il lit l’œuvre publiée de Husserl (principalement :
Recherches logiques, Ideen I, Leçons sur le temps) à partir
et à travers l’œuvre centrale de Heidegger, Sein und
Zeit (1927). Or, et c’est ici que réside le paradoxe, il
présente d’emblée la philosophie de Husserl d’une
manière toute opposée à ce que suggère Heidegger
dans SuZ. D’après l’œuvre majeure de Heidegger,
Husserl semble être resté emprisonné dans une philosophie
de la conscience, du sujet, de la présence, de l’intuition,
entièrement subjugué par le privilège traditionnel
accordé à la Vorhandenheit. Quand il prétend que
l’intentionalité de Husserl « pensée jusqu’au
bout » conduit à l’In-der-Welt-sein, Lévinas
développe certes une interprétation heideggérienne
de Husserl, mais qui va directement à l’encontre de l’interprétation
de Husserl suggérée par SuZ.
Soulignons ce paradoxe. D’un côté, Lévinas,
enthousiasmé par sa récente découverte de Heidegger,
plus précisément de Sein und Zeit (1927), reprend à
son compte la critique adressée par Heidegger à Husserl
dans l’œuvre de 1927 ; d’un autre côté,
il soutient que la phénoménologie husserlienne conduit directement
à la phénoménologie de Heidegger. D’un côté,
il reproche à Husserl, à la suite de Heidegger, d’être
resté prisonnier d’une conception intellectualiste, qui le
conduit à accorder une primauté à la connaissance,
un rôle prépondérant à la théorie, un
privilège à l’intuition, à la Vorhandenheit
; d’un autre côté, il prétend montrer, en opposition
à ce que laisse entendre Heidegger dans SuZ, que l’intentionalité
conçue par Husserl, « pensée jusqu’au bout »,
conduit à la notion heideggérienne de l’In-der-Welt-sein.
Bref, dès sa thèse de 1930, Lévinas admet le bien-fondé
de la critique heideggérienne de Husserl, mais en même temps
il prend une nette distance à l’égard de cette critique
: les reproches adressés par Heidegger à Husserl, les accusations
implicites lancées dans SuZ contre l’intellectualisme de
Husserl, ne portent pas, soutient Lévinas, sur l’essentiel,
mais sur des aspects de la pensée de Husserl qui vont à
l’encontre des tendances profondes de la phénoménologie
husserlienne. La phénoménologie husserlienne « pensée
jusqu’au bout » conduit à la phénoménologie
heideggérienne.
Par là même qu’il présente la phénoménologie husserlienne comme une pensée qui conduit à la phénoménologie heideggérienne, Lévinas interprète celle-ci comme un prolongement ou une « continuation » de la phénoménologie de Husserl :
« Mais la philosophie si puissante et si originale de M. Heidegger, qui se distingue de la phénoménologie husserlienne à bien des égards, n’en est pourtant, dans une certaine mesure, qu’une continuation. » (p. 15)
En présentant Husserl comme une préfiguration de Heidegger, et du même coup Heidegger comme une continuation ou un approfondissement de Husserl, Lévinas propose une interprétation unitaire de la phénoménologie.
Cette interprétation unitaire de la phénoménologie paraît très radicalement opposée à ce que suggère Heidegger à l’époque de SuZ. Mais elle est également explicitement rejetée par Husserl. Dans une lettre de 1933, il écrit :
« ainsi du tout récent exposé de Lévinas, (La théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl, F. Alcan, 1930), qui place ma phénoménologie sur le même plan que celle de Heidegger, et lui dérobe par là même son sens authentique »
Dans son entretien avec François Poirié, qui eut lieu en mai 1986, Lévinas le reconnaît :
« Dans mon premier livre, (…) je me suis efforcé de présenter la doctrine de Husserl en y trouvant des éléments heideggériens, comme si la philosophie de Husserl posait déjà le problème heideggérien de l’être et de l’étant. »
Il ajoute :
« Je ne pense pas d’ailleurs aujourd’hui
avoir eu tort complètement »
(Acte Sud, 1996, p. 87)
On peut se demander si cette dernière phrase ne doit pas être
entendue cum grano salis. Car dans la mesure où Lévinas
n’a jamais renié l’idée d’une phénoménologie
qui, de Husserl à Heidegger, reste une, dans la mesure où
il a toujours vu dans la phénoménologie une conception unitaire,
soit pour y déceler une « ruine de la représentation
», soit pour y reconnaître un « impérialisme
du Même », il est possible que l’expression «
je ne pense pas avoir eu tort complètement » soit une manière
modeste, et ironique, de dire : « je pense avoir eu raison presque
complètement ».

