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Articles de presse

   Difficile Parole

  Auteur : Martine FISCHEL

Sujet : Benny Lévy et l'Institut d'études lévinassiennes
Revue :
The Jerusalem Post
Catégorie : Hebdomadaire
Référence : The Jerusalem Post, semaine du 21 au 27 juin 2000, page 13
Parution : 21 juin 2000
Longueur :
1627 mots

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Nos remerciements à l'hebdomadaire The Jerusalem Post, et en particulier à Martine Fischel, rédactrice en chef, pour nous avoir permis de diffuser l'intégralité de cet article sur le site.

 

 

A l'occasion de l'ouverture à Jérusalem de l'Institut Lévinas - un nouvel institut de philosophie en langue française, Benny Lévy, l'un de ses fondateurs, a accordé un entretient au Jerusalem Post.

Mai 68. La révolution estudiantine commence à Paris et se répand dans toute la France. Le mouvement ouvrier suit et les grèves généralisées paralysent tout le pays. C'est l'époque où il est “interdit d'interdire” et où les gens recherchent “la plage sous les pavés”. La France veut faire peau neuve et rejeter le régime réactionnaire de son président, le général de Gaulle. C'est dans cette ambiance que naissent de nombreux groupuscules gauchistes menés par des jeunes leaders dynamiques et pleins d'espoir qui désiraient bouleverser la société bourgeoise et repue et créer un nouveau monde avec des lendemains qui chantent.

La gauche prolétarienne, un de ces groupe les plus radicaux, était dirigée par un jeune étudiant en philosophie : Benny Lévy. C'est une occasion pour lui de rencontrer Jean-Paul Sartre et c'est à ce moment-là que naît son amitié avec le philosophe. Quelque temps plus tard, dans les années 70, leur collaboration se resserre et Benny Lévy devient le bras droit de Sartre, avec lequel il a des échanges presque quotidiens. C'est précisément à cette époque qu'avec Sartre, il découvre les écrits d'Emmanuel Lévinas.

“C'est grâce à Sartre que Lévinas a pu s'emparer de moi”, affirme-t-il. Lorsqu'il faisait ses études pour entrer à Normale Sup à Paris, Benny Lévy était tombé sur un article de Lévinas qui l'avait à l'époque “complètement bouleversé”.

“J'ai commencé à le lire, poursuit-il, après avoir repris systématiquement tous les textes de Sartre alors que je travaillais avec lui. J'ai découvert un philosophe qui parlait d'autrui de façon exceptionnelle et c'est ainsi que Lévinas est entré dans mon dialogue avec Sartre. Nous avons lu et étudié ensemble des textes de Lévinas et c'est ainsi que j'ai retrouvé le bonheur d'être juif.”

C'est à cette époque également que Benny Lévy se met à apprendre l'hébreu et Sartre, bien qu'il s'affirme lui-même “antisémite comme tout le monde”, l'accompagne dans ses premiers pas vers la connaissance du judaïsme.

Un orthodoxe atypique

Benny Lévy vit en Israël depuis cinq ans. Avec son chapeau, sa kippa noire et sa barbe, il a toute l'allure de l'ultra-orthodoxe. Mais ne nous méprenons pas, on ne peut le classer dans les traditionnelles - et si cloisonnées - catégories sociales israéliennes. Il est haredi, certes, mais tout à fait atypique. “Je suis un apax” [terme venant du grec et signifiant 'un mot ou une forme dont on ne peut relever qu'un seul exemple'].

A son arrivée en Israël, il fonde l'Ecole doctorale qui dépend de l'université Paris VII, dont l'un des objectifs était de donner à des étudiants qui le désiraient, la possibilité de préparer leur DEA, ici en Israël.

“Lorsque je suis arrivé, j'ai eu très vite le sentiment que, pour ma respiration, j'avais besoin d'un lieu de pensée à la française. La domination, ici, des modes de pensée anglo-saxons, étant pour moi très rébarbatifs. De plus, je pense en français et l'hébreu reste pour moi, le 'lashon hakodesh'.”

Avec la collaboration d'un grand universitaire français, Jean-Claude Milner, il propose aux autorités française de l'époque l'idée d'une “voie française de la pensée”. Dès la première année, cette école fut un très grand succès. Des séminaires ont été donnés par Alain Finkielkraut et Jean-Claude Milner, par Jacques Derrida et d'autres universitaires français de renom. “On aurait pu penser alors, poursuit Benny Lévy, que, confrontées aux faits, les oppositions partisanes et politiques qui s'étaient manifestées lors de la création de cette école allaient s'apaiser.

“Ici, le succès aurait pu aider à surmonter les passions mais n'oublions pas que nous sommes liés à la France. Et l'université Paris VII, ma propre université, est connue pour ses tendances gauchistes, donc les forces les plus médiocres se sont coalisées pour demander la dissolution de l'Ecole doctorale et un an plus tard, nous étions détruits juridiquement par l'université française.”

Le problème est qu'il y avait déjà eu des inscriptions en DEA et des doctorats qui étaient entamés. “Je pouvais donc me prévaloir de ce succès intellectuel et académique, ainsi que des obligations que l'université française avait envers ses étudiants déjà inscrits, pour demander au président de Paris VII une lettre de mission me permettant de poursuivre mon travail ici avec ces étudiants.”

Benny Lévy continue donc à travailler, dans les locaux de l'Alliance française, avec ce qu'on a appelé le séminaire. Après une bataille acharnée avec le consulat français, il obtient une convention de délégation entre Paris VII et l'Alliance française. “Mais à l'époque, précise-t-il, l'Alliance française était condamnée à mort par les autorités consulaires.”

A la fin de l'année 1999, il reçoit une lettre du président de Paris VII le rappelant à Paris. Il décide alors de mettre le problème sur la place publique. Au début de l'année 2000, Alain Finkielkraut rédige un article, publié dans le journal Libération, intitulé “Benny Lévy, la foi de la philosophie”, qui produit un effet immédiat dans les universités et le milieu intellectuel.

Au même moment, paraît le nouvel ouvrage de Bernard-Henri Lévy, Le siècle de Sartre, dont les quarante dernières pages reprennent toute l'affaire des entretiens de Benny Lévy avec Jean-Paul Sartre et remettent les choses à leur juste dimension.

Des liens se tissent entre Bernard-Henri Lévy et Benny Lévy lui-même, qui est invité à participer à des émissions de télévision traitant de ce livre. Ils se rencontrent donc tous les deux à Paris et, avec Alain Finkielkraut, demandent au gouvernement français l'autorisation que le Séminaire continue à fonctionner à Jérusalem.

“C'était juste avant le voyage de Lionel Jospin en Israël, précise Benny Lévy, et la réaction fut extrêmement positive.”

Une voie française de la pensée

Cette rencontre avec ses deux homologues l'amène alors à se poser la question de savoir ce qui réunit en fait des personnes comme BHL, Finkielkraut et lui-même, qui ont des formes d'existence si différentes.

“ Lorsque je me suis posé la question de cette façon, le nom d'Emmanuel Lévinas s'est imposé et c'est là que j'ai eu l'idée de la création d'un institut qui donnerait de l'ampleur à cette grande parole.

“Nous voulions défendre cette chance - extrêmement fragile, d'un lieu de pensée entre Juifs. Ce n'est pas un hasard que nous soyons trois Juifs foncièrement différents qui tenons à protéger la possibilité d'une langue entre nous. Dans l'égarement actuel, ce qui nous concerne, c'est une certaine 'dimension abrahamique', celle d'Abraham allant d'un endroit à l'autre jusqu'à ce qu'il aperçoive 'la ville en flamme'. C'est ceci qui nous concerne tous.”

L'institut Lévinas a donc une vocation très précise, ajoute-t-il : “Encourager tout ce qui pourra donner de l'ampleur et de l'effet à la langue de Lévinas. Cette langue n'est pas une langue de 'Philosophie', ni de 'Juif', ni une langue de 'philosophe juif', c'est une langue philosophique qui éveille l'écho initial du sensé biblique.

“J'ai été foudroyé par l'écriture de Lévinas, note-t-il. Un français stupéfiant. Non pas le français de Barrès, ni celui de Sartre, un français avec des accents étrangers, immémoriaux, qui ont transformé ma vie. C'est cette chose-là que je voudrais faire partager ici.

“Il s'est agit de parcourir cette langue philosophique des Occidentaux que nous sommes devenus, avec tous les effets de vérité que produit une authentique connaissance de l'enseignement des maîtres d'Israël.”

A ma question de savoir si la Tora et la philosophie sont conciliables, il répond qu' “il y a entre la Tora comme pensée de l'existence et la philosophie comme système une guerre. Mais nous voulons que cette guerre métaphysique puisse, grâce à la langue de Lévinas, trouver un lieu d'expression pour tous ceux qui, dans les différents milieux, recherchent la vérité. Rappelons que Lévinas a été l'introducteur de la phénoménologie, mais en même temps quelqu'un qui savait entendre une Haggada dans le Talmud Babli.

“Aujourd'hui, il ne faut pas moins que ça. Il faut plus. Il faut plus de science talmudique, plus d'exigences et d'interrogations par rapport au texte philosophique. C'est la seule chance d'une difficile parole ici.”

The Jerusalem Post : Pour en revenir à la “difficile parole”, c'est le thème de la soirée d'inauguration de l'Institut. Qu'entendez-vous par là ?

Benny Lévy : J'entends qu'il faut arriver à une parole qui tranche - pas la parlotte, pas le bla-bla, pas le bavardage. Il faut traverser tout ça, mais pour aller vers cette “ville en flammes”. Ce qui est difficile. Le parcours est très difficile entre les Juifs et très difficile à Jérusalem, mais il n'y a pas le choix.

J'ai eu la chance d'avoir découvert la “ville en flammes” et j'ai étudié avec les plus grands maîtres. Je veux donc faire découvrir un monde de pensée et d'existence qui concerne tout Juif et à travers lui, tout le monde. La passion dans mon séminaire tient à cela.

J.P. : Quel est le programme proposé par cet institut ?

B.L. : Il y aura bien sûr mon séminaire et d'autres cours. Il y aura une grande bibliothèque qui sera très utile aux étudiants qui poursuivent leur DEA. Tous les ans, se tiendra un séminaire de la “technologie lévinassienne” - la lecture des textes dans leur difficulté. L'année prochaine, le thème de ce séminaire sera “le Temps - de la phénoménologie à l'eschatologie messianique” avec les meilleurs philosophes qui ont travaillé sur Lévinas. Et bien sûr les grands débats. L'un deux, sur la laïcité, est prévu avec Alain Finkielkraut. L'autre portera sur le dernier livre de Bernard-Henri Lévy, Le siècle de Sartre, avec la participation de l'auteur.

 

The Jerusalem Post- Semaine du 21 au 27 juin 2000 - Page 13 - 1627 mots.
Martine Fischel

 

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