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La mémoire, l'oubli, solitude d'Israël

Grand débat du 14 février 2001

Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy, Benny Lévy

  

Partie 3

Alain Finkielkraut

Exposé

Pour commencer, je voudrais opérer un retour en arrière jusqu'en 1965 en France. La guerre est alors finie depuis vingt ans, on débat à l’Assemblée Nationale sur la question de la prescription des crimes nazis : vingt ans, c’est le délai normal de prescription. La question est donc celle-ci : faut-il tourner la page ou, pour distinguer le crime contre l’humanité des crimes de guerre, faut-il déclarer le crime contre l’humanité imprescriptible ? A cette question, le philosophe Vladimir Jankélévitch répond dans un texte intitulé précisément L’imprescriptible, qu’il a fallu vingt années, justement, pour que la physionomie singulière d’Auschwitz émerge de la guerre, de ses atrocités, de son océan de souffrances et qu'il y aurait donc un paradoxe terrible à vouloir tourner la page au moment même où cet événement prend sens et accède en quelque sorte à la conscience des nations. Déclarer ce crime prescrit, ce serait le renvoyer dans le révolu, alors que d’une certaine manière il vient seulement de survenir. Cette thèse a eu alors gain de cause. Qu’en est-il aujourd’hui, en cette première année du nouveau siècle ? Eh bien, cinquante-cinq ans après Auschwitz, il est beaucoup moins question en France, en Europe, dans le monde occidental, de tourner la page de ce que tout le monde appelle maintenant la Shoah, qu’en 1965 au temps où Jankélévitch protestait contre l’impatience de l’oubli. Plus le temps passe, moins la mémoire collective semble vouloir se décharger sur l’histoire du soin de refroidir l’événement. Auschwitz est un passé qui ne passe pas, toujours plus présent ; et si les ouvrages historiques effectivement abondent, ce n’est pas pour l’éloigner de nous au même titre que les campagnes napoléoniennes ou la guerre de 30 ans, c’est pour en faire vivre la flamme et c’est, comme dit encore Jankélévitch, parce qu’« il n’y a pas de limite dans le temps à la mémoire de celui qui n’a pas vécu le crime dont il témoigne ». Et de cette centralité, de cette mémoire omniprésente et obsessionnelle, les preuves abondent, en France notamment : c’est en 1995 qu’à peine arrivé au pouvoir le Président Chirac a assumé, au nom de la France, les crimes de Vichy, les crimes de l’Etat français, rompant avec une tradition inaugurée par le général de Gaulle, confirmée par François Mitterrand. C’est il y a deux ans qu’a eu lieu en France le procès de Maurice Papon, 50 ans, 55 ans même après les faits. L’événement n’est pas simplement présent comme événement qui sollicite la mémoire mais aussi comme étalon de tous les crimes, les grands crimes collectifs du siècle, ce qui fait qu’il est présent même quand il ne s’agit pas de lui. Auschwitz est présent à chaque fois que l’on parle d’un grand massacre de masse. Donc omniprésence de la mémoire, sous la double forme de la piété pour le passé et de la vigilance vis-à-vis des démons dont le présent pourrait être porteur. Si la mémoire a triomphé de l’oubli, qu’en est-il de la solitude d’Israël ?

A chaque fois que nous voulons déployer toutes les harmoniques du nom Israël, nous sommes ramenés à ce qui se passe aujourd’hui sur cette terre, aujourd’hui au sens propre puisque aujourd’hui il y a eu un attentat à Holon. Donc grande, immense vulnérabilité d’Israël, et je constate que cette mémoire omniprésente ne protège pas Israël dans sa vulnérabilité, au contraire, cette mémoire aggrave l’exposition d’Israël, aggrave la vulnérabilité d’Israël. Israël est un Etat, et la Shoah ne peut pas, ne doit pas servir de sauf-conduit à cet Etat. Il faut résister à la tentation de jouer sur les deux tableaux, le tableau sioniste – nous avons formé un Etat – et le tableau du destin général d’Israël. Il ne faut pas, on ne doit pas – et Dieu sait si la tentation est grande – justement se référer à la Shoah comme à une sorte de garantie d’innocence perpétuelle pour ses victimes de toute éternité que seraient les Israéliens. Dès lors qu’Israël s’est constitué en Etat, Israël s’est exposé – à tous les sens du terme mais notamment à la critique. Cette critique peut être légitime, en tout cas elle a sa place en droit. Le problème que je vois aujourd’hui, et ce n’est pas la première fois qu’il surgit à nos yeux, c’est que la haine a fait main basse sur la critique. En lieu et place de la critique, on a la haine. Et cette mémoire-là, cette mémoire omniprésente, au lieu d’atténuer, au lieu d’inhiber la haine, la nourrit. Parce que c’est une mémoire simplificatrice, une mémoire qui voit le monde en deux dimensions. Cette piété et cette vigilance conduisent, si on n’y prend garde, à réduire la pluralité du monde à l’affrontement de deux forces. Et quand il n’y a plus que deux forces en lieu et place de la pluralité du monde, alors tous les renversements sont possibles, alors on peut dire, ou même on ne peut pas s’empêcher de dire que les victimes d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui. Si vous n’avez que ces deux catégories pour affronter les réalités explosives, vous n’avez rien pour vous prémunir contre le renversement. Et de ce renversement, nous sommes témoins tous les jours. La réalité même de ce qui se joue ces jours-ci, ces mois-ci entre Israël et les Palestiniens, la réalité complexe est en quelque sorte réduite à l’affrontement de deux forces, et s’il n’y a plus que deux forces, alors il y a la force faible et la force forte et la force forte doit être dénoncée quand bien même elle aurait fait, elle ferait à la force faible les offres les plus généreuses. Deuxième effet de simplification de cette mémoire obsessionnelle : si dans la réalité on ne retient que le crime, alors comment penser la réalité ? Et là encore le retournement se produit : nous avons souvenir d’un crime contre l’humanité, nous avons dit « plus jamais ça », nous militons pour une commission d’enquête, voire pour un tribunal qui pourra faire la lumière sur les crimes commis hier au Liban et plus récemment encore dans la répression de l’Intifada. Voilà un moment tout à fait paradoxal de complicité d’une mémoire omniprésente avec la vulnérabilité et la solitude d’Israël, Israël rendu plus seul encore par la mémoire sans cesse entretenue du crime majeur contre les Juifs. C’est à cela que nous avons affaire et constater cela, ce n’est pas pour moi, j’espère que vous l’avez compris mais je me ferai aussi clair que possible, militer pour l’oubli. C’est d’abord se poser la question : qu’est-il arrivé à la mémoire ? Qu’est-il arrivé à la mémoire pour que nous nous méfiions de son triomphe au moins autant qu’autrefois nous étions en droit d’avoir peur de l’oubli ? Pour répondre à cette question, je ferai un bref détour par un auteur dont je crois qu’on peut dire qu’il est l’un des très grands donneurs de mémoire, à savoir Primo Lévi. Donneur de mémoire est celui qui, précisément, à l’homme qui n’a pas vécu l’enfer dont il témoigne, donne la possibilité non seulement de connaître, de savoir, de s’informer, mais de le comprendre de l’intérieur grâce à des livres comme La trêve, Si c’est un homme, et aussi son testament intellectuel : Les naufragés et les rescapés, le livre qu’il a publié un an avant son suicide. Primo Lévi est accompagné, tout au long de son travail, par un poème dont il cite quelques vers en exergue des Naufragés et des rescapés : Le dit du Vieux Marin de Coleridge. Voici l’exergue : « Depuis lors, à une heure incertaine, cette agonie revient, et jusqu’à ce que mon histoire soit racontée, ce cœur en moi brûle. » Qui est le Vieux Marin dans Coleridge ? C’est quelqu’un qui a une histoire terrible à raconter. Il arrête des passants qui se rendent à une noce. Ils sont pressés les passants, ils vont à une noce. L’un d’entre eux finalement est hypnotisé par l’œil qui luit du Vieux Marin. D’une certaine manière, à travers cette histoire, on peut distinguer les stades de la réception de l’œuvre de Primo Lévi. Lorsqu’il est libéré d’Auschwitz et qu’il rentre en Italie, il est saisi, dit-il, d’une ardeur narrative pathologique : il raconte, il écrit et il raconte. Le manuscrit de Si c’est un homme est en 1947. Le premier éditeur le refuse, le deuxième éditeur ne s’y intéresse pas beaucoup. Les passants vont à la noce. Qu’est-ce que ça veut dire : les passants vont à la noce et ils ne veulent pas entendre le Vieux Marin ? Cela veut dire que l’Europe, à ce moment-là, était dans l’euphorie de ce qu’on a appelé le baby boom ; l’Europe était heureuse, même les rescapés faisaient la fête, c’était l’euphorie de la victoire, on avait gagné. Le deuil est venu après : il y a un moment où les passants se sont arrêtés, ont écouté Primo Lévi, et alors ses livres se sont vendus, il est même allé les présenter dans les écoles. Dans Les naufragés et les rescapés, on voit Primo Lévi combattre un nouvel ennemi, et quel est ce nouvel ennemi ? C’est le désir de simplification, dit-il, l’allergie aux demi-teintes et aux nuances de l’existence, la volonté de partager le monde en deux ; et il dit : il faut que je combatte cette volonté pour faire comprendre ce qui se passait là, dans le lieu même du mal absolu – c’est ce chapitre qu'en quelque sorte il arrache à la simplification et qui s’appelle « La zone grise ». Et puis il y a le nouveau moment dans lequel nous sommes entrés, ce moment où le passant, l’auditeur, prend tellement à cœur le récit de Primo Lévi que, d’une certaine manière, il l’en congédie, il l’assume à sa place ; il l’écoute raconter et ensuite, « il se le raconte », il se raconte ce qu’il aurait fait, il se raconte ce qu’il en est de lui-même, il se projette dans ce récit. Il y avait la mémoire, il y avait l’oubli, il y a maintenant une sorte de confiscation fervente. Autour du maintien en détention de Maurice Papon, il y a maintenant une polémique très vive, et ceux qui sont intervenus en faveur de sa libération, de manière spectaculaire, sont Robert Badinter et Germaine Tillon. Robert Badinter a vu son père partir pour les camps pour ne jamais revenir et c’est Robert Badinter qui a déclaré : « on dit : crime contre l’humanité, mais il y a un moment où l’humanité doit prévaloir sur le crime ». Papon a 91 ans et je rappelle d’ailleurs qu’il n’a pas été condamné pour assassinat ou complicité d’assassinat, il a été disculpé de ce chef d’accusation, il a été condamné pour arrestation illégale, séquestration arbitraire. Il est vrai qu’il est le seul survivant : est-il à ce titre coupable de tous les crimes que ne peuvent plus assumer les morts ? Et Germaine Tillon, rescapée de Ravensbrück, a eu cette phrase tout à fait incroyable, vertigineuse, indicible par quelqu’un d’autre : « nous aussi nous avons droit à la compassion, nous, les rescapés, nous avons le droit de compatir ». Il ne s’agissait pas nécessairement de lui donner raison, mais une vague de refus a submergé ce pays comme si vraiment notre génération ou la génération qui a eu la grâce de la naissance tardive montrait à travers sa fermeté qu’elle ne serait pas, elle, tombée dans les petits calculs et dans la noirceur de la collaboration. Une autre affaire qui nous a beaucoup divisés et qui nous a inspiré partiellement le thème de notre rencontre, c'est l’affaire Renaud Camus, cet écrivain accusé d’antisémitisme pour des phrases de son Journal La campagne de France. J’ai moi-même protesté contre la campagne contre La campagne, parce que je la trouvais outrancière, parce qu’il me semblait qu’elle s’apparentait à du lynchage, et surtout parce que j’avais le sentiment que dans cette affaire beaucoup de fils voulaient en quelque sorte racheter le crime ou les compromissions des pères et des grands-pères et qu’ils le faisaient dans la cruauté la plus vive, dans le tous contre un. Voilà deux exemples où l'on se dit : un nouveau partenaire se joint au couple traditionnel de la mémoire et de l’oubli, ce partenaire c’est le fantasme, fantasme d’appropriation d’un événement qu’on voudrait en quelque sorte prendre pour soi. Peut-être peut-on aller au delà de cette description et se demander si, dans l’activisme actuel de la mémoire, il n’y a pas la nostalgie d’une politique absolue, la politique qui se fixe pour but l’éradication du mal, en finir avec le mal. Qu’est-ce que c’est que Hitler dans la mémoire majoritaire ? C’est ce moment où le malheur était entièrement pris dans les rets du mal et où le mal était imputable à une origine, était imputable aux méchants, d’où la possibilité, si la politique se réduit à cet affrontement, d’en finir une fois pour toutes avec le mal par la politique. Hantise du définitif. A cette hantise du définitif, je crois que Lévinas nous invite à résister par tous les aspects de son œuvre, dans ce qu’elle a de talmudique et dans ce qu’elle a de moderne. Dans ce qu’elle a de talmudique, je me réfère très brièvement à un passage de L’au-delà du verset où il définit le Talmud comme « lutte avec l’Ange » , jurisprudence continuelle, surveillance des idées générales par les cas particuliers, parce que le général ne fait pas droit à la multiplicité humaine, aux singularités. Et puis il y a chez Lévinas une analyse admirable de l’Etat libéral : l’Etat libéral, ce n’est pas simplement un événement historique, c’est une catégorie. Qu’est-ce que l’Etat libéral a de meilleur que les autres Etats ? Pourquoi l’Etat libéral ? Ce qu’il a de meilleur que les autres Etats, c’est précisément son inachèvement, dit Lévinas, son inachèvement de principe, le fait que la justice y soit toujours ouverte sur une justice meilleure. Il y a la justice et puis il y a la reconsidération, la critique, le remodelage, la contestation de cette justice même : « Le souci des droits de l’homme, ce n’est pas une fonction étatique, c’est dans l’Etat une institution non étatique, c’est le rappel de l’humanité encore non accomplie dans l’Etat. » La justice de l’Etat libéral est toujours révisable, elle s’expose à la révision et c’est précisément cette sorte d’installation dans l’inachevé qui fait, aux yeux de Lévinas, de l’Etat libéral le meilleur régime. Donc, qu’il s’agisse de la perspective talmudiste ou qu’il s’agisse de la perspective politique, l’œuvre de Lévinas nous convie à résister à la tentation de la politique absolue. Peut-être s’agit-il aujourd’hui pour nous, non pas, bien sûr de combattre la mémoire, mais d’abord de constater que si conflit il y a, il est à l’intérieur de la mémoire – Jean-Claude Milner parlerait peut-être à ce propos d’homonymie –, entre deux usages de la mémoire, deux attitudes qui portent le même nom. Il faudrait donc sauver la mémoire non pas de l’oubli – cette tâche est accomplie – mais de cette nostalgie d’une politique absolue. Ne fût-ce aussi que pour enrayer cette mécanique infernale qui fait que plus il y a mémoire de la Shoah, plus empire et plus s’accroît la solitude d’Israël.

Questions

Benny Lévy :

Voilà une thèse paradoxale sur la mémoire, thèse qui se résume en un mot : omniprésence. Voici ma question : à première vue, la thèse de l’omniprésence de la mémoire est rigoureusement opposée à la thèse que j’ai défendue, à savoir qu’un instant a chassé l’autre et qu’il n’y a pas de mémoire vivante d’Auschwitz. Ne pourrait-on pas dire que cette omniprésence imaginaire, c’est au contraire la défaite de la mémoire ?

Alain Finkielkraut :

D’une certaine manière je le dis, je tiens compte du fait qu’il s’agit aussi d’une mémoire. Ceux qui s’abandonnent à ce flux de mémoire ne sont pas calculateurs, ils redécouvrent quelquefois certains thèmes de l’antisémitisme idéologique en étant eux-mêmes exempts de tout préjugé antisémite et en se rapportant sans cesse à l’image du Juif qu’ils aiment, dont les Juifs actuels et surtout les Juifs d’Israël seraient la trahison incarnée. Cela me conduit à parler d’homonymie, cela me conduit à parler d’un combat au sein de la mémoire. D’un autre côté, aussi radical que soit ce combat, il faut aussi préserver certaines zones d’ambiguïté. Il est inévitable que ce crime contre l’Europe, né au sein de l’Europe et d’un des peuples les plus civilisés de l’Europe, obsède l’Europe. Si je peux remettre en cause certaines formes que prend cette obsession, je ne voudrais pas donner à ma thèse une tournure trop radicale. Soustraire la mémoire à l’emprise du fantasme, je crois que c’est absolument nécessaire, c’est évidemment un combat très difficile à mener puisque, lorsque nous répétons consciencieusement « plus jamais ça », nous sommes habitués à ne considérer comme adversaire que l’oubli.

Bernard-Henri Lévy :

D’abord, l’affaire Renaud Camus. Il ne faut quand même pas oublier que celui qui a lancé la pétition rassemblant les phrases antisémites du livre de Camus n’était pas un fils d’« indifférent » ou de « vichyste ». C’était un homme de la génération des rescapés. Et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agissait de Claude Lanzmann, l’auteur de Shoah : c’est lui, oui, l’auteur de la pétition que tu as si longuement évoquée. Deuxième observation. Tu dis : après la guerre, les rescapés faisaient la fête. Je ne crois pas que ce soit exact. Tu dis aussi que la mémoire a triomphé, définitivement triomphé. Je ne suis pas d’accord. Fais attention à ne pas prendre le symptôme pour la preuve. Ou l’instant pour le temps. Ce n’est pas parce qu’un Président de la République, dans telle circonstance, a fait un beau discours pour l’anniversaire de la rafle du Vel d’hiv, que le climat se serait renversé comme par enchantement et que la mémoire aurait triomphé. Il y a, me semble-t-il, autant ou même plus de symptômes qui nous disent explicitement le contraire. Il y a une large frange de la culture contemporaine qui nous dit aujourd’hui : « on en a assez, on ne veut plus entendre, il faut tourner la page ». Donc pas d’accord sur l’idée que la mémoire a triomphé. Mais la vraie question est la suivante : la corrélation entre cette situation de la mémoire que tu décris à mon avis de manière inexacte, et puis la haine dont Israël est l’objet. Y a-t-il corrélation entre le triomphe supposé de la mémoire en Occident et la haine d’Israël ? Est-ce que la diabolisation d’Israël est d’aujourd’hui ? Est-ce qu’elle est liée à cette affaire de mémoire ? Est-ce qu’on n’entendait pas déjà les mêmes choses au moment de la guerre du Liban, en 1980, les mêmes mots, la même hystérie sémantique, la même histoire de victimes devenues bourreaux etc. ? Cette diabolisation d’Israël n’est-elle pas de structure ? N’est-ce pas une constante dans la relation d’Israël et des nations ? N’est-ce pas la définition même de cette solitude d’Israël qui nous a retenus pendant ces trois journées ? Est-ce que la seule nouveauté de la situation présente, n’est pas tout simplement qu’un voile s’est déchiré et qu’en effet peut-être un certain type de haine apparaît soudain à visage découvert ?

Alain Finkielkraut :

Bien sûr que c’est une ancienne affaire, qu’on retrouve des thèmes qui étaient déjà présents lors de la guerre du Liban ; et lorsque j’ai écrit les articles de La Réprobation d’Israël, c’était en effet pour soustraire la critique d’Israël à la haine et à l’antisémitisme. Pourquoi se sentait-on si fort, si invulnérable dans la haine ? Précisément parce qu’on attaquait les Juifs d’Israël au nom des Juifs et du comportement qu’on était en droit d’attendre d’eux. C’est à cela aussi que nous avons affaire aujourd’hui. Quand je dis triomphe de la mémoire, ce n’est pas un constat optimiste : il peut déboucher sur une mouture de l’antisémitisme totalement innocente de tout préjugé antisémite. Si l’on réfléchit justement à l’antisémitisme d’aujourd’hui, et bien je crois qu’il a beaucoup plus d’avenir sous son vêtement progressiste que sous son vêtement pétainiste, « l’idéologie française ». Il ne faut pas se tromper de cible. La question de l’antisémitisme ne peut pas servir de sauf-conduit, mais il est clair qu’un antisémitisme progressiste se met en place et j’en donnerai pour finir l’exemple qui me paraît le plus inquiétant : un livre qui va paraître en France dans les jours qui viennent, un livre qui va malheureusement avoir dans les cercles de la gauche de gauche un succès ravageur. Car c’est la gauche de gauche, comme on dit chez nous, qui sera porteuse de cette violence-là. Ce livre s'intitule : L’industrie de l'Holocauste. L'auteur, Norman G. Finkelstein, est juif. Avec ce livre, on a le sentiment que ce maximum de violence auquel nous avons eu nous, dans notre génération, à nous heurter, à savoir le négationnisme, n’était que le brouillon de quelque chose qui est en train de naître. Que disaient les négationnistes ? Il n’y a pas eu de chambre à gaz, les chambres à gaz sont une invention des Juifs pour autoriser la politique expansionniste, oppressive d’Israël et pour faire chanter le monde. Que disent maintenant les théoriciens de cette industrie de l’holocauste ? Ils disent : il y a eu des chambres à gaz, et ces chambres à gaz, l’élite juive les instrumentalise dans une totale froideur au service d’une politique qui est simultanément la politique de l’Amérique et la politique d’Israël dont les premières victimes sont les Palestiniens. Ce qui a pour effet, pour vertu, d’inhiber complètement le monde et évidemment, là, on ne pourra pas se précipiter pour dire : « mais si, les chambres à gaz ont existé ». C’est comme si le négationnisme avait été maladroit puisqu’on peut dire la même chose sans nier les vérités factuelles, et là se développe un antisémitisme qui aura tous les alibis du monde et qui va être absolument terrifiant. Qui va l’arrêter ? Les historiens ne l’arrêteront pas, ni la mise en cause de l'idéologie française. Je crois que tout cela a très peu à voir avec les traditions antisémites, celles-là, à mes yeux, durablement déshonorées par le souvenir. La mémoire omniprésente aura eu au moins cet effet bénéfique de destituer, de délégitimer toute une tradition européenne ou française de l’antisémitisme ; mais telle qu’elle se présente, elle peut nourrir aussi de nouvelles formes d’antisémitisme d’autant plus dangereuses qu’elles n’ont rien à se reprocher.

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