Le maître et son disciple : Chouchani et Lévinas
(dans Cahiers d'études lévinassiennes n°1)
par Shmuel Wygoda
Partie 2
Trois détails importants concernant la relation intellectuelle entre les deux hommes apparaissent dans cette partie de l'entretien :
1) Lévinas met l’accent sur le fait que le judaïsme n’est pas biblique mais biblico-talmudique. Ce thème revient maintes fois dans ses écrits. Ceci est compréhensible d’un point de vue biographique puisque Chouchani est, en fait, le premier à avoir exposé Lévinas à la tradition de la Torah orale d’une manière suffisamment significative pour qu’il adoptât cette approche telle qu'elle était pratiquée par le judaïsme traditionnel et dans les yechivot (maisons d’études). Lévinas, dans sa jeunesse à Kovno (Lituanie), a pourtant reçu une éducation juive. Mais cet enseignement se limitait à la lecture et l’écriture de l'hébreu, et à ce qu’il appelle la Bible. Il souligne ce point dans un passage précédent du même entretien :
« Dès l’âge de six ans je recevais régulièrement des cours d’hébreu, mais déjà dans une "chrestomathie" comme pour une langue moderne : l’hébreu qui déjà se croyait libéré de l’"empire" des textes religieux ; l’hébreu moderne, le même que l’hébreu biblique, mais présenté dans un livre avec des images. Les textes bibliques vinrent d’ailleurs aussitôt ».
Puis il décrit son admission au lycée à Kharkov : il est un des cinq élèves Juifs tolérés par le « numerus clausus ».
« Mais je connaissais déjà la Bible enseignée depuis Kovno : textes hébraïques que je savais traduire, textes enseignés sans les fameux commentaires qui, plus tard, me paraissent être l’essentiel. Silence sur les merveilleux commentaires rabbiniques, c’était là encore un hommage à la modernité ! »
Le portrait qui suit concorde avec ce témoignage. La famille Lévin (nom d’origine de la famille avant qu’elle n’adoptât la terminaison « as » caractéristique de la langue lituanienne) a tenu à transmettre un enseignement juif à son fils aîné, Emmanuel, mais un enseignement « moderne », dans lequel l’accent était mis principalement sur la langue hébraïque, sur la Bible, et qui reléguait volontairement au second plan la Torah orale et la littérature rabbinique.
En outre, à la fin de la première guerre mondiale, sa famille revenue d'Ukraine, Emmanuel Lévinas, ainsi que ses deux plus jeunes frères, entre au lycée juif de la ville. Le directeur de ce lycée, le docteur Moshe Schwabe, était un Juif allemand assimilé qui avait connu le judaïsme d’Europe de l’Est à l’époque où il avait été fait prisonnier en Russie pendant la Grande Guerre. Le docteur Schwabe a ouvert à Lévinas de larges horizons sur la littérature allemande et surtout sur Goethe, qu’il appréciait particulièrement. Par contre, l'étude de la Michna et la Guemara ne figurait pas du tout au programme d'enseignement de son lycée.
Ainsi se précise l’image de la culture juive de base de Lévinas, reçue pendant son enfance et son adolescence : solide identité juive, respect de la tradition juive à la maison, renforcement de l’étude de l’hébreu et de la Bible – avec un fort accent mis sur l’enseignement général russe et européen, qui, aux yeux de ses parents, représentait aussi bien une valeur intrinsèque qu'une garantie pour l'avenir de la nouvelle génération , et avec une sorte de désintérêt pour la Torah orale, dépourvue, pour eux, de contenu significatif. Il n’est donc pas étonnant que, lorsqu'on lui demande de reconstituer l’influence de Chouchani sur lui, Lévinas mette tout d’abord en évidence la perception du judaïsme biblique vu à travers la Torah orale : Lévinas, à quarante ans, « découvre » grâce à Chouchani (le Lituanien ? !) ce qui lui était occulté, à lui le Lituanien de naissance, depuis son enfance. Cela, semble-t-il, a revêtu à ses yeux la dimension d’une véritable découverte. Découverte suffisamment importante pour que Lévinas, dans le même entretien, mentionnant les pérégrinations de sa famille en Ukraine, rappelle comment son père, dans chaque nouvel endroit, recherchait immédiatement un maître pour enseigner la Bible à son fils, mais sans ses commentaires : « Textes enseignés sans les fameux commentaires qui, plus tard, me paraissent être l’essentiel », commentaires plus importants que le texte biblique original ! Ce point, sur lequel Lévinas revient maintes fois tout au long de ses écrits juifs, et dans lequel on peut même entrevoir une certaine réticence à l’égard de la lecture chrétienne de la Bible, lui a donc été transmis par Chouchani.
2) Lévinas reconnaît également, dans l'entretien ci-dessus cité, l’influence de Chouchani dans son aspiration à solliciter le texte, comme Chouchani lui-même le faisait.
La maîtrise stupéfiante de Chouchani dans le domaine de l’étude du Talmud et de ses commentaires classiques aboutit à une puissance dialectique, c’est-à-dire à la possibilité de faire surgir de nouvelles significations à partir d'un élément particulier étudié dans un petit texte, non pas seulement sur le fond de ce qui est dit dans ce texte mais en résonance avec toute la littérature talmudique, qui était comme ouverte et étendue devant lui . Dans l’introduction à son premier livre consacré à l’étude du Talmud, Lévinas écrit :
« Les possibilités de signifier à partir d’un objet concret libéré de son histoire – ressource d’une méthode de pensée que nous avons appelé paradigmatique – sont innombrables. Requérant l’usage de facultés spéculatives peu communes, elles se déroulent dans un espace multidimensionnel. La dialectique du Talmud prend un rythme océanique. »
Lévinas a donc été introduit à cette méthode au cours de ses études auprès de Chouchani. Il importe cependant de souligner ici un point important : ces dernières années, nous sommes témoins de l’émergence d’un certain nombre de « commentateurs » qui prennent un passage du Talmud, en général un passage court, et l’adaptent à leur propre « commentaire », afin de démontrer, de renforcer, ou d'établir un point particulier. Ces « commentaires » sont d'ordinaire assez « souples », et l'on se demande souvent s’il s’agit vraiment d’un commentaire plausible ou, du moins, d’un commentaire qui respecte le texte talmudique au sens où il est justifiable d’un point de vue herméneutique . Lévinas, dans ses lectures, a parfois proposé des commentaires audacieux et surprenants. Mais il a toujours minutieusement veillé à ne formuler ses commentaires qu’en les reliant à un passage intégral (souguia) du texte et non à un court extrait, par respect pour l’intégrité du texte et par conscience de son obligation, de son devoir envers lui – témoignage de reconnaissance.
Ceci distingue Lévinas des commentateurs « hâtifs ». Cette obligation envers le texte est notamment exprimée au début de son commentaire sur le texte de la Guemara dans le Traité Sanhédrin p.36b :
« Je vais commenter le texte choisi d’un bout à l’autre et non pas les passages les moins ingrats, matière à morceaux de bravoure. Je vais essayer, avec mes faibles moyens, mais de tous mes efforts, de chercher partout. La difficulté ne tient pas du tout à l’absence de trésors, mais à l’insuffisance des instruments dont je dispose pour la fouille ».
Cette obligation envers le texte intégral, ce sens du respect dû au texte, que Lévinas exprime profondément ici, lui auraient donc été transmis par Chouchani, comme il l’écrit explicitement dans la suite de son introduction aux Quatre Lectures Talmudiques, lorsqu'il ajoute :
« Les commentaires que nous avons essayés ne répondent certes pas aux exigences que nous venons d’évoquer. A ce titre-là, aussi ils restent imprudents. Mais un maître prestigieux, M. Chouchani, dont nous apprenons le décès en Amérique du Sud pendant l’impression du présent recueil, nous a montré ce que peut ici la vraie méthode. Pour nous, il a rendu impossible à jamais l’accès dogmatique purement fidéiste, ou même théologique, au Talmud » .
Certes, Chouchani enseignait le Talmud en élargissant au maximum les horizons, mais cependant, cette ouverture n’avait lieu qu’après un examen approfondi du texte dans son intégralité et de ses commentaires classiques . Nous pouvons à présent revenir à ce que dit Lévinas au sujet de Chouchani ouvrant « la tenture du texte ». Cette approche du texte procède par étapes successives :
1) D’abord, étude du texte dans son intégralité, en le réinscrivant dans son contexte immédiat (la michna, le chapitre, le Traité). Précisons : il est certes évident que pour comprendre un texte de la Guemara, il faut le relier à sa michna ; mais il arrive que les différents thèmes des commentaires de la Guemara sur cette michna paraissent fort éloignés les uns des autres et ne semblent que le résultat d’une disposition fortuite établie au cours de nombreuses générations. Or c’est précisément dans ce cas qu’il faut, d'après Lévinas, rechercher le lien interne unissant ces séquences qui, à première vue, semblent en désaccord : il s'agit là d'une intercontextualité. Ce point peut être illustré grâce à une courte remarque de Lévinas au début de son étude de la fin du Traité Nazir.
Ce texte de la Guemara est en effet un exemple extrême de la contexture talmudique et ses différentes parties semblent, à première vue, sans aucun lien entre elles : la michna parle du nazirat du prophète Samuel et de Samson le juge ; dans la Guemara, on rencontre d’abord une discussion au sujet de la recommandation de l’Amora Rav à son fils Hiya : « sois prompt » à dire la bénédiction ; puis, à partir de là, la Guemara rapporte ce qui ne semble être qu’une étrange remarque sur les liens entre les chefs de l’armée et les simples soldats, avec, en toile de fond, la question de la préséance entre celui qui prononce la bénédiction et celui qui répond « amen » – tout ceci sans qu’aucun lien évident n’apparaisse entre ces différents sujets. Finalement, la Guemara termine par l'éloge des étudiants de la loi qui accroissent la paix dans le monde. Avant d'entamer cette étude, qu’il avait choisie pour parler de la jeunesse d'Israël, Lévinas dit :
« Le texte qui vous a été distribué
n’a, de prime abord, aucun rapport avec la jeunesse.
Ce qui est encore plus grave, c’est le peu de rapport que ses diverses
parties semblent avoir entre elles. Mais dans l’unité profonde
qu’elles entretiennent et qu’elles invitent à découvrir
réside, peut-être, leur enseignement le plus suggestif. Et
ce fut l’une des raisons de mon choix. »
Contrairement à l’approche historico-philologique qui distingue les différentes couches du texte, Lévinas cherche à dégager l'unité thématique des différentes parties du texte – et c’est Chouchani qui, là encore, semble être celui qui lui a transmis cette méthode d’étude du Talmud.

