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Le maître et son disciple : Chouchani et Lévinas

(dans Cahiers d'études lévinassiennes n°1)

par Shmuel Wygoda

Partie 1

En plusieurs occasions, soit dans ses écrits, soit lors d'entretiens qui ont ensuite été publiés, Lévinas mentionne explicitement le nom de Chouchani. C’est de cette personne qu’il a appris, à un âge relativement tardif, essentiellement le Talmud. Rares sont les cas où le nom de Chouchani est explicitement prononcé, mais Lévinas se réfère à lui en employant des expressions telles que « un maître intransigeant », « un maître impitoyable », « un maître prestigieux », ou des formules similaires qui témoignent d'une réelle estime. Pourtant, malgré ces mentions explicites, on ne trouve quasiment pas de marques d’intérêt pour l'influence de Chouchani sur Lévinas chez les nombreux chercheurs qui étudient les divers aspects de la pensée de Lévinas, alors que celui-ci souligne cette influence dans plusieurs textes. Quelques facteurs peuvent expliquer ce fait :

1- le relativement faible intérêt pour l'aspect juif de l'œuvre de Lévinas ;

2- le fait que Chouchani n’a pas laissé d’écrits ordonnés ;

3- le fait que la plupart des personnes qui ont étudié auprès de Chouchani se souviennent d’avoir été fortement impressionnées par sa personnalité mais ont du mal à reconstituer le contenu de son enseignement ;

4- le fait que Chouchani a pris soin, durant toute sa vie, d’envelopper de mystère tout ce qui avait trait à sa personne.

Nous ne nous proposons pas, dans cet article, de résoudre l’énigme qui entoure la personne de Chouchani(1). Les détails biographiques concernant son étrange comportement dans la vie quotidienne ne seront pas au centre de nos réflexions ; ils n'apparaîtront que pour permettre au lecteur ignorant le lien existant entre Lévinas et Chouchani d’en avoir une première connaissance ou alors pour illustrer un sujet particulier. Notre intention essentielle, dans cet article, est de tenter d'élucider quelle a été sa méthode d’enseignement, tant à travers les écrits de Lévinas qu’à travers divers entretiens que nous avons eus avec des personnes qui ont connu Chouchani et ont étudié auprès de lui, y compris plusieurs entretiens avec Emmanuel Lévinas lui-même depuis 1985.

1. Lévinas et Chouchani

Dans son livre Emmanuel Lévinas, qui êtes-vous ?, François Poirié interroge longuement Lévinas sur l’homme qu’il a rencontré après la deuxième guerre mondiale et qui devait jouer un rôle si prépondérant pour lui. Cette question a donné lieu à une réflexion détaillée :

« J’ai été très lié, après la guerre, avec un homme extraordinaire par la hauteur de sa pensée et par son élévation morale. Il est mort il y a quelques années en Israël. Il vivait tout près d’ici, c’était un médecin gynécologue. Il s’appelait Henri Nerson ou docteur Nerson. Mon livre Difficile Liberté lui est dédié. C’est lui qui m’avait mis, aussitôt après guerre, en rapport avec un autre être exceptionnel, extraordinaire dans tous les sens et aussi au sens littéral du terme. Il n’était pas comme les autres : dans son apparaître, dans sa manière extérieure, il n’appartenait pas à l’ordre de tout le monde. Il n’était pas clochard, mais il lui arrivait, d’après le commun des mortels, très commun, de ressembler à un clochard… Il s’appelait M. Chouchani, mais je ne suis pas sûr que ce fût son vrai nom. De cet homme, le docteur Nerson se reconnaissait avoir été l’élève pendant vingt ans avant de me connaître – quarante semestres comme disait mon ami en riant avec complaisance. Il l’a connu à Strasbourg. Nerson était alsacien. Il me prévenait aussi, en m’introduisant dans ce que l’on peut appeler l’atmosphère de M. Chouchani, que celui qui revendique le joug de l’étude de la Torah est dispensé du joug des civilités, et qu’en tout cas M. Chouchani était peut-être le seul individu humain à qui cet apophtegme antique étrange mais vénérable pouvait s’appliquer rigoureusement. Il s’appelait M. Chouchani. Nerson non plus n’était pas sûr que ce fût le vrai nom de son maître, lequel pensait que tout ce qui concerne un homme à titre personnel n’était intéressant que pour lui et encore, dans des circonstances déterminées. L’énormité de cet homme, c’était d’abord sa connaissance des textes juifs, les Saintes Ecritures bien entendu, mais qui oserait en faire un mérite. M. Chouchani connaissait par cœur toute la tradition orale à laquelle ces Ecritures donnent lieu ; il connaissait par cœur le Talmud, et tous ses commentaires et les commentaires des commentaires. Je ne sais pas si vous avez jamais vu une page d’un traité de Talmud. Le texte de la Michna – mis par écrit au IIe siècle, texte débattu dans la Guemara mis par écrit vers la fin du Ve siècle, commentaires de Rashi du Xe et XIe siècles, prolongés par les commentaires de ceux qu’on appelle les tossaphistes, prolongés encore de commentaires de tous côtés et de tous temps. Les pages typographiquement tiennent du prodigieux – mélange de caractères, de références, renvois, rappels de tous ordres. Dans le cours de Chouchani, où j’ai été admis, le maître n’avait jamais de livre devant lui : il connaissait tout par cœur et il pouvait m’interrompre si devant lui je lisais ou déchiffrais avec peine, dans le coin de quelque page, les petits caractères d’un Tossaphiste : "Ecoutez, vous là-bas, au bout de la ligne, vous avez sauté un mot!" Ses cours étaient passionnants malgré leur longueur – ou à cause de leur longueur –, cela s’arrêtait vers deux heures du matin, après cinq ou six heures. Mais je ne vous raconte là que le côté cirque, le côté jonglerie de ce génie considérable, qui est indigne de son format un peu monstrueux, il est vrai. On s’apercevait très vite, ou tout de suite après, que ce savoir des textes n’était rien. A côté de cette connaissance purement extérieure, de mémoire, M. Chouchani était doué d’un pouvoir dialectique extraordinaire : la quantité de notions pensées ensemble et combinées laissait comme une impression de sauvagerie, dans ses inventions imprévisibles ! La manière dont les textes et l’écriture sont traités par les talmudistes est déjà extrêmement compliquée et savante, mais Chouchani savait la prolonger vers d’autres horizons de textes pour faire rebondir souverainement une dialectique toujours inquiète… J’ai su qu’en dehors de ces connaissances incomparables des sources, en quelque sorte des océans de savoir, il avait acquis très tôt une vaste culture de mathématique et de physique modernes. J’ai appris qu’après avoir disparu de Paris – il est mort à Montevideo, en Amérique – il aurait donné là-bas des cours de physique nucléaire… Homme étrange dans le quotidien, je vous l’ai déjà dit. On se demandait de quoi il vivait. Certainement de leçons. Mais parfois il trouvait un passionné de sa science qui tentait un riche amateur issu des communautés détruites de juiveries de l’Europe orientale où la Torah avait « bonne réputation » et était appréciée pour ses jeux sublimes. Il confisquait alors Chouchani et lui assurait, en échange de son discours, lit, table et domestiques. Mais à un certain moment, Chouchani disait « basta ! », il disparaissait et il retrouvait d’autres gens de divers milieux, payants ou non payants. M. Chouchani acceptait une chambre chez moi ; il y venait une ou deux fois par semaine. Cela a duré quelques années, deux ou trois ans, je ne peux pas vous dire exactement, et puis un beau jour, sans dire au revoir, il est parti. »(2)

Plusieurs détails importants se dégagent de ce passage :

- l'étrangeté de Chouchani (son refus de dévoiler son nom, son apparence extérieure le faisant ressembler à un clochard, ses apparitions et disparitions impromptues…) ;

- l'étendue de ses connaissances, aussi bien dans les divers domaines du judaïsme que dans les sciences exactes et humaines ;

- sa possibilité de se rapporter aux textes d’une manière que Lévinas qualifie de « dialectique » et qu’il définit comme capacité d'ouvrir le texte à des horizons nouveaux et inattendus.

2. Influence de Chouchani sur Lévinas

Ces détails se rapportent à la personne de Chouchani. Ceci étant, ils ne révèlent pas la nature du lien qui existait entre lui et Lévinas et surtout, ils n’expliquent pas pourquoi Lévinas reçut de lui son enseignement. Dans la suite de son entretien avec François Poirié, Lévinas lui-même évoque l’influence que Chouchani a exercé sur lui. Après avoir décrit d'autres aspects de la personnalité de Chouchani, il marque son étonnement :

« Que m’est-il resté de ce contact fait d’inquiétude, d’émerveillement et d’insomnies ? Un nouvel accès à la sagesse rabbinique et à sa signification pour l’humain « tout court ». Le judaïsme, ce n’est pas la Bible, c’est la Bible vue à travers le Talmud, à travers la sagesse, l’interrogation et la vie religieuse rabbiniques. Cette science a deux modes. Il y a d’abord tous les textes qui concernent les devoirs et la vie juridique, ceux qui développent à proprement parler la Loi. On appelle cela la Halakhah, qui prescrit, si vous voulez, la conduite quotidienne : religieuse, politique, sociale. Beaucoup de casuistique complique tous les problèmes, mais précisément ouvre la nouvelle perspective qui transforme toutes les données du problème fondamental. Pensée qui procède par exemples plutôt que par l’abstraction du concept. Partie fondamentale – et certainement la plus difficile, la plus rude du Talmud. En même temps, il comporte une partie qu’on appelle hagadique ; hagada signifie récit, récit légendaire. Ce sont des variations de la tradition, des variations très anciennes, très vénérables, probablement nées ou du moins reprises dans les premiers siècles de l’ère chrétienne…

La capacité qu’avait M. Chouchani d’amplifier ou d’interpréter ces parties-là était très impressionnante. Je ne sais pas si j’ai appris chez lui beaucoup de la manière dont il faut interpréter les textes purement juridiques, mais il m’est resté quelque chose, non pas le contenu, mais la manière dont il faut aborder ces histoires hagadiques. Et je me suis beaucoup occupé de cela, d’abord en revenant au texte talmudique et en essayant de le comprendre. Je n’ai jamais compté faire un livre là-dessus, mais je saurais l’enseigner. En particulier, je fais dans cet esprit un cours à l’école que je dirigeais autrefois, toutes les semaines, de onze heures à midi, le samedi(3). Je commente dans cette perspective en recherchant l’inspiration qu’il m’a apprise à chercher dans les textes de la séquence hebdomadaire.

Dans la liturgie juive, vous le savez peut-être, le Pentateuque est divisé en cinquante ou cinquante-deux séquences qui suivent les sabbats de l’année. Dans la séquence de chaque semaine, je choisis quelques versets que je commente devant les élèves de l’école et aussi devant tout un groupe de gens qui viennent écouter, prolonger l’esprit de Chouchani. En toute modestie vraiment, parce qu’en soi on n’est pas grand-chose, mais à côté de cet homme on n’est rien.

Je lui suis extrêmement reconnaissant de ce que j’ai appris chez lui ! Dans un texte hagadique du Traité Avoth, il y a cette phrase : « Les paroles des Sages sont comme de la cendre ardente ». On peut se demander : pourquoi cendres, pourquoi pas flammes ? C’est que cela ne devient flamme que quand on sait souffler dessus(4) ! Je n’ai guère appris à souffler. Il y a toujours de grands esprits qui contestent cette façon de souffler. Ils disent : Voyez, il tire du texte ce qui n’est pas dans le texte, il insuffle un sens au texte… Mais quand on le fait avec Goethe, quand on le fait avec Valéry, quand on le fait avec Corneille, ces critiques le tolèrent. Cela leur paraît beaucoup plus scandaleux quand on le fait avec l’Ecriture. Et il faut avoir rencontré Chouchani pour ne pas se laisser convaincre par ces esprits critiques. Chouchani m’a appris : l’essentiel, c’est que le sens trouvé mérite par sa sagesse la recherche qui le révèle. Cela le texte vous l’a suggéré(5). »

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(1) Signalons d'emblée le livre du journaliste juif français Salomon Malka, entièrement consacré à Chouchani : Monsieur Chouchani ; L’énigme d’un maître du XXème siècle, Paris, Editions Jean Claude Lattès, 1994. Comme l’indique son sous-titre, ce livre est focalisé sur l’énigme qui environne sa personne. L’auteur essaie principalement d’éclaircir qui était Chouchani. Cet ouvrage se présente sous forme d’enquête comprenant une série d'entretiens, certains longs, d'autres plus brefs, avec des personnes qui ont connu Chouchani dans différents endroits du monde où il a vécu et sur lesquelles il a produit une impression restée vivace y interviennent. L’auteur y inclut ses propres conclusions. Si, dans ce livre, la personnalité de Chouchani est mise en lumière, son rôle d’enseignant reste dans l’ombre. C’est sur ce dernier point que nous voulons centrer notre étude.
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(2) François Poirié, Emmanuel Lévinas, Qui êtes vous ?, Editions La Manufacture, Lyon, 1987, pp :125-127. Les italiques sont de nous.
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(3) Lévinas a dirigé l’Ecole Normale Israélite Orientale de Paris. Sur la conception et l’action pédagogique de Lévinas, voir Shmuel Wygoda, « Liberté comme responsabilité : la pensée pédagogique d'Emmanuel Lévinas », in : On the Fathers' Footsteps, 30 Years of the Yaacov Hertzog Teachers' College [recueil d'articles en hébreu], Alon-Shevut, Editions Tvunot, 2001, pp.75-162 ; voir aussi, à ce sujet, Lévinas, Philosophe et Pédagogue, Paris, Editions du Nadir, 1998. Les italiques sont de nous.
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(4) Lévinas introduit ici, dans ses propos, le commentaire de cette michna que lui-même rapporte au nom de Rabbi Haïm de Volozin, sur la michna du Traité des Pères. Cf. E. Lévinas : Au delà du verset, Editions de Minuit, Paris 1982, pp. 135-136. Les italiques sont de nous.
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(5) F. Poirié, Emmanuel Lévinas, Qui êtes vous ?, op. cit., pp. 129-130.
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